mardi 19 mai 2026

Louise Michel et la "vaccination des plantes" : une expérience étonnante en déportation

Pendant son exil et déportation au bagne de Kanaky - Nouvelle-Calédonie sur l'île des Pins, Louise Michel ne cesse d’observer, d’expérimenter et de réfléchir. Connue pour son engagement révolutionnaire après la Commune de Paris, elle développe aussi une curiosité scientifique singulière au contact de la nature du Pacifique.

Parmi les épisodes les plus surprenants de cette période figure ce qu’elle appelle elle-même une forme de "vaccination des plantes". Fine observatrice du vivant et expérimentatrice, Louise Michel développe ainsi des intuitions naturalistes originales, "mêlant connaissances académiques et formulations sensibles des savoirs" (Fages et al., 2025).

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Louise Michel (1803-1905), institutrice, communarde et anarchiste, à Nouméa vers 1879-1880. 
Domaine public, via Wikimédia commons

‪« La révolution sera la floraison de l'humanité comme l'amour est la floraison du cœur.  »

 Louise Michel, La Commune. Histoire et souvenirs, Paris, 1898


Le contexte : l’exil en Kanaky - Nouvelle-Calédonie

Déportée en Kanaky - Nouvelle-Calédonie après la répression sanglante de la Commune de Paris en mai 1871, Louise Michel se retrouve dans un environnement totalement nouveau (1873-1880). Loin des institutions politiques et intellectuelles, elle observe la végétation tropicale, les maladies des plantes cultivées et les conditions de vie difficiles des populations locales, les kanaks. C’est dans ce cadre qu’elle commence à expérimenter sur des plantes, notamment des papayers.

 

Une idée inspirée de la médecine

Louise Michel s’inspire d’un principe médical en plein développement à son époque : la vaccination. Celui-ci s’inscrit à la fois dans des pratiques plus anciennes de protection contre la variole, initiées notamment par Edward Jenner, le père de l'immunologie, à la fin du XVIIIe siècle, et dans les recherches contemporaines de Louis Pasteur, qui, dans les années 1870–1880, contribuent à en poser les bases scientifiques.

Elle transpose cette logique au monde végétal en se basant sur une analogie simple : si un organisme peut être protégé par une forme atténuée de maladie, pourquoi pas une plante ?

Dans ses Mémoires, elle écrit :

« J’aurais voulu réussir sur une vingtaine [d’arbres] avant d’en parler, d’autant plus que même là où tous souffraient pour la liberté, l’empire des préjugés était tel encore qu’on entendait des choses comme ceci : "S’il était vrai que la vaccine puisse s’appliquer à toutes les maladies, la Faculté l’aurait fait ! Êtes-vous docteur, pour vous occuper de ces choses-là ? etc." Comme si on avait à s’informer, quand une route est bonne, si c’est un âne ou un boeuf qui y est entré le premier. Jugez donc, si j’avais parlé d’étendre la vaccine aux végétaux, ce que mes ultra universitaires m’auraient répondu ! Il n’en est pas moins vrai qu’on essaye la vaccine de la rage, de la peste, du choléra telle que je l’avais essayée là-bas et que la sève étant du sang, on peut l’étendre jusqu’aux maladies des végétaux. En fait d’essais, si l’audace est utile, c’est surtout quand elle s’appuie sur l’analogie qui existe entre tout ce qui vit ».

« la sève étant du sang, on peut l’étendre jusqu’aux maladies des végétaux » Cette phrase résume son raisonnement: elle considère la sève comme un équivalent du sang, et donc les plantes comme des organismes susceptibles de "réagir" à une infection contrôlée.

 

L’expérience des papayers

Elle décrit avoir travaillé sur des papayers atteints de "jaunisse" :

« C’étaient quatre papayers que j’avais vaccinés au pied avec de la sève d’autres papayers malades de la jaunisse. »

Son objectif était de provoquer une forme légère de maladie afin de renforcer les plantes. Elle observe ensuite que les plantes traitées ont survécu, et auraient été, selon elle, parmi les seules à résister à l’épidémie de l’année.

« Mes quatre papayers eurent la jaunisse et se rétablirent ; peut-être furent-ils les seuls qui n’en moururent pas cette année-là, surtout les papayers de la presqu’île »

Le terme "jaunisse" est un terme ancien et descriptif, qui renvoie au symptôme principal: le jaunissement des feuilles. Celui-ci peut être causé par une infection virale ou bactérienne, comme le montre cette photo d'une chlorose causée par le phytovirus Papaya ringspot virus (PRSV). À l'époque de Louise Michel, on ne connait pas encore les phytovirus. 
Crédit photo: Dr. Parthasarathy Seethapathy, Amrita School of Agricultural Sciences, Bugwood.org 

 

Une démarche empirique entre intuition et science

Cette expérience ne correspond pas à une méthode scientifique moderne de vaccination végétale. Cependant, elle est remarquable pour plusieurs raisons: elle repose sur l’observation directe, tente une expérimentation volontaire et mobilise une analogie entre différents formes du vivant. On peut y voir une forme de pensée précoce sur l’unité biologique du vivant, bien avant les développements de la phytopathologie et de la phytoprotection. 

Par son regard attentif sur la nature qui l’entoure en Nouvelle-Calédonie - Kanaky, Louise Michel développe une véritable curiosité pour le monde végétal. Ses observations des plantes malades et ses essais empiriques sur les papayers témoignent d’une volonté de comprendre le vivant et ses équilibres, d'agir sur eux mêmes, dans une approche encore intuitive mais déjà très sensible à l’importance des plantes dans les sociétés humaines.

 Sans correspondre à une vaccination au sens scientifique moderne, les expérimentations de Louise Michel témoignent d’une intuition remarquable: l’idée qu’il serait possible de renforcer la résistance des plantes face aux maladies. Cette intuition trouve aujourd’hui un écho partiel dans certaines pratiques de la phytoprotection, qui visent à stimuler les défenses naturelles des plantes, même si les mécanismes en jeu diffèrent profondément de la vaccination animale.

 

L'observation des insectes tropicaux 

Pendant son exil au bagne en Nouvelle-Calédonie - Kanaky, Louise Michel porte une attention constante au monde vivant qui l’entoure. Dans ses Mémoires, elle évoque aussi à plusieurs reprises les insectes qu’elle observe dans cet environnement tropical : "neige grise et tournoyante des sauterelles", "vers de ricin aux allures de bombyx", "gros vers blancs, à cornes", etc..

« Tout pullule dans ces pays chauds ; les insectes y vivent par myriades. »

« [u]ne fois, deux fois par an quelquefois, une neige grise enveloppe la presqu’île, tourbillonnant par flocons; on en a quelquefois plus haut que les chevilles : ce sont les sauterelles »

« j’en ai vu de tout enveloppés comme des cercueils, j’en ai vu de plus ou moins ouverts, sans surprendre si c’est la première étape de la mouche-feuille, la phyllis des naturalistes. Une seule fois j’ai vu la mouche-fleur, je ne crois pas qu’elle ait été encore signalée »

 « [l]a troisième année seulement, de notre séjour à la presqu’île Ducos, nous avons vu des papillons blancs ; ces insectes sont-ils triannuels ou est-ce une nouvelle variété créée par la nouvelle nourriture apportée aux insectes par les plantes d’Europe semées à la presqu’île ? On pourra le vérifier »

« Là-bas, chaque plante, chaque arbre a son insecte, son insecte de la couleur de son bois quand il est chenille, de la couleur de ses fleurs quand il est ailé. La chenille de l’herbe porte deux bandes vertes, celle du niaouli est un ver qu’on peut confondre avec la branche qu’il ronge, et il se métamorphose en une sorte de demoiselle, dont les ailes et le corps imitent le bois et les feuilles du niaouli. »

Elle les décrit surtout de manière concrète et sensible, voire poétique, en lien avec son quotidien: certains insectes participent à la dégradation des cultures, d’autres font partie de l’abondance du milieu naturel. Ces observations s’inscrivent dans un regard global sur la nature, où plantes, animaux et humains sont étroitement liés.

Cependant, elle ne développe pas une étude scientifique des insectes : ses remarques restent empiriques et ponctuelles, intégrées à ses réflexions sur le vivant, les conditions de vie des déportés et la nature coloniale de la Nouvelle-Calédonie.


Une sensibilité au vivant partagée avec Élisée Reclus

Au-delà de ses expérimentations sur les plantes, Louise Michel manifeste tout au long de sa vie une forte sensibilité à la souffrance animale. Elle dénonce régulièrement la cruauté exercée envers les animaux, qu’elle considère comme une autre forme d’oppression, en continuité avec les violences sociales et politiques qu’elle combat.

‪" Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes (...) plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent... "

 Louise Michel, Mémoires, Maspéro, Paris, 1976, p.91-92

Cette attention au vivant n’est pas isolée. Elle rejoint, sur plusieurs points, les réflexions d’un autre grand communard : Élisée Reclus (1830-1905). Géographe, penseur anarchiste et souvent considéré comme un précurseur de l’écologie politique moderne, Reclus défend l’idée d’une profonde interdépendance entre les sociétés humaines et la nature. Il critique lui aussi les violences faites aux animaux et à l’environnement, qu’il relie aux systèmes de domination.

Chez Louise Michel comme chez Élisée Reclus, on retrouve ainsi une même intuition : la libération humaine ne peut être pensée indépendamment du respect du vivant dans son ensemble.


Réflexion sur le colonialisme et l’impérialisme

En lien avec son engagement féministe et anarchiste, Louise Michel s’intéresse à la culture kanak, notamment à leur ethnologie, ainsi qu’à leurs légendes et coutumes. Figure pionnière de l’anticolonialisme, elle exprime une certaine solidarité envers ce peuple et établit un parallèle entre leur lutte contre la colonisation et celle des Communards, voyant dans ces combats une même résistance à l’oppression. 

Lors de la révolte kanak de 1878, alors que la majorité des déportés soutient la répression coloniale, Louise Michel adopte une position opposée.  elle se place symboliquement du côté des insurgés « de tous les pays » et leur fait don de l’écharpe rouge, emblème révolutionnaire.

Si elle critique les violences coloniales et adopte une position relativement empathique, son regard reste parfois marqué par les limites et les représentations de son époque. 


Références

➤ Mémoires de Louise Michel. Écrits par elle-même. F. Roy, libraire-éditeur, Paris, 1886. À lire en ligne sur Wikisource https://fr.wikisource.org/wiki/M%C3%A9moires_de_Louise_Michel

➤ Légendes et chants de gestes canaques. Avec dessins et vocabulaires par Louise Michel. Kéva et Cie, éditeurs, Paris, 1885. À lire en ligne sur Wikisource https://fr.wikisource.org/wiki/Légendes_et_chants_de_gestes_canaques

➤ Volny Fages, Jérôme Lamy, Florian Mathieu. Louise Michel et les savoirs de l'exil. Les traversées socio-épistémiques de la « Minerve populaire » au bagne de Nouvelle-Calédonie. French Historical Studies, 2025, 48 (2), pp.277-305. https://hal.science/hal-05268753v1

 

vendredi 15 mai 2026

Glyphosate et cocktails d’herbicides : des effets préoccupants sur l’intestin des rats

Une nouvelle étude toxicologique publiée dans Archives of Toxicology s’est penchée sur un sujet encore peu exploré : les effets combinés de plusieurs herbicides largement utilisés en agriculture intensive.

L’agriculture utilise massivement des herbicides à base de glyphosate. Mais avec l’apparition de mauvaises herbes (adventices) résistantes, de nouvelles cultures génétiquement modifiées (OGM) ont été développées pour tolérer plusieurs herbicides à la fois, notamment le glyphosate, le 2,4-D et le dicamba. Cette évolution augmente l’exposition des populations à des mélanges de pesticides, alors que leurs effets sanitaires restent encore mal connus.

Les chercheurs ont voulu comprendre si ces herbicides pouvaient perturber la structure de l’intestin,
la barrière intestinale, le microbiote, et certains mécanismes liés à l’inflammation et au stress oxydatif.

Pour cela, ils ont exposé des rates gestantes à différentes doses de glyphosate, seules ou en mélange avec le 2,4-D et le dicamba, via l’eau de boisson. Les petits ont ensuite continué à être exposés pendant 13 semaines après le sevrage. Les doses utilisées correspondaient à des seuils actuellement considérés comme "acceptables" par les autorités européennes.

Les résultats montrent que le glyphosate seul, et encore davantage le mélange des trois herbicides, ont provoqué plusieurs perturbations intestinales chez les rats :

  • Une inflammation accrue : les tissus intestinaux présentaient davantage de signes inflammatoires, particulièrement dans le gros intestin. L'analyse histologique a confirmé des modifications structurelles et des signes d’inflammation dans l’intestin grêle et le côlon.
  • Une barrière intestinale fragilisée : les chercheurs ont observé une augmentation de la perméabilité intestinale, i.e. l'intestin devenant plus "poreux". Cela signifie que l’intestin devient moins efficace pour empêcher certaines substances de traverser la paroi intestinale.
  • Un stress oxydatif plus important : les animaux exposés montraient également des marqueurs biologiques associés au stress oxydatif, un phénomène associé à une une production excessive de molécules capables d’endommager les cellules et impliqué dans de nombreuses maladies chroniques.
  • Un microbiote modifié : la composition des bactéries intestinales a été altérée, suggérant un déséquilibre du microbiote.

L’étude note également que les femelles semblaient plus sensibles aux effets des herbicides, même si les raisons exactes restent à éclaircir.

Le microbiote intestinal et l’intégrité de la barrière digestive jouent un rôle majeur dans la santé : digestion, immunité, inflammation chronique et même certaines maladies métaboliques ou neurologiques. Cette étude suggère que des expositions prolongées à certains herbicides, même à des doses considérées réglementairement comme « acceptables », pourraient perturber cet équilibre biologique.

Les auteurs insistent également sur un point de plus en plus souvent débattu en toxicologie : les réglementations évaluent généralement les pesticides un par un, alors que dans la réalité les populations sont exposées à des mélanges complexes.

Référence

➤ Mesnage, R., Ferguson, S., Nechalioti, PM. et al. (2026). Impact of glyphosate and its mixture with 2,4-D and dicamba on gut biochemical function, intestinal barrier integrity and microbiome composition in adult rats with prenatal commencement of exposure. Arch Toxicol (2026). https://doi.org/10.1007/s00204-026-04409-9

 

 

 

jeudi 14 mai 2026

Un herbicide impliqué dans les cancers colorectaux précoces chez les jeunes adultes?

Depuis plusieurs années, les médecins observent un phénomène inquiétant : les cancers colorectaux touchent de plus en plus de personnes de moins de 50 ans. Cette hausse est observée dans plusieurs pays occidentaux, mais ses causes restent encore mal comprises.

Une nouvelle étude publiée dans la revue scientifique Nature Medicine apporte toutefois une piste sérieuse: certaines expositions environnementales, notamment à des pesticides, pourraient contribuer à cette hausse. Parmi les substances étudiées (2,4-D, atrazine, chlordécone, dicamba, glyphosate, malathion, etc.), un herbicide appelé piclorame ressort particulièrement.

Le piclorame est un herbicide dérivé de l’acide chloropicolinique appartenant à la famille des auxines synthétiques (PPDB). Il est utilisé pour éliminer certaines mauvaises herbes dicotylédones, des plantes ligneuses et des broussailles. Herbicide systémique, il est absorbé par les feuilles et les racines puis transporté dans toute la plante, provoquant une croissance anarchique qui finit par la tuer.
Il est principalement employé dans les pâturages, les zones forestières et certaines zones industrielles. Le piclorame a également fait partie des composés utilisés comme défoliants par l'armée américaine pendant la guerre du Vietnam (Veterans and Agent Orange: Update 2008). Généralement considéré comme à faible risque, il n’est actuellement pas classé comme cancérogène avéré ou probable pour l’humain par les agences sanitaires internationales.

Une enquête à partir des "empreintes biologiques" des patients

Les chercheurs espagnols ont utilisé une approche originale fondée sur l’épigénétique. Plutôt que de tenter de reconstituer directement les expositions environnementales passées à partir de questionnaires souvent imprécis, ils ont analysé des signatures de méthylation de l’ADN présentes dans les tumeurs colorectales.

La méthylation correspond à de petites modifications chimiques de l’ADN influencées par notre environnement et notre mode de vie : alimentation, tabac, pollution, stress, pesticides, etc. Ces modifications peuvent laisser des traces durables dans les cellules et servir d’indices biologiques des expositions passées.

Les scientifiques ont ainsi recherché des "empreintes épigénétiques", c’est-à-dire des traces ou signaux biologiques dans l’ADN associées à différents facteurs environnementaux, afin d’identifier ceux qui semblaient davantage liés aux cancers colorectaux précoces.

L’étude a comparé des patients atteints d’un cancer colorectal avant 50 ans à des patients diagnostiqués après 70 ans. Les chercheurs ont étudié 29 facteurs environnementaux et de mode de vie à partir de plusieurs cohortes internationales.

Les résultats confirment plusieurs associations déjà connues ou suspectées :

  • le tabagisme ;
  • une alimentation éloignée du régime méditerranéen ;
  • certains déterminants socio-économiques.

Mais le signal le plus marquant concernait le piclorame.

Une association statistique marquée avec le piclorame

Les chercheurs ont observé qu’une empreinte épigénétique associée au piclorame était significativement plus fréquente chez les patients atteints d’un cancer colorectal précoce que chez ceux diagnostiqués après 70 ans. Cette association a ensuite été reproduite dans une méta-analyse regroupant neuf cohortes indépendantes. Autrement dit, le signal n’apparaissait pas uniquement dans un seul groupe de patients.

Les chercheurs ont également analysé des données américaines portant sur l’utilisation de pesticides dans 94 comtés sur une période de 21 ans. Là encore, les régions utilisant davantage de piclorame présentaient davantage de cancers colorectaux précoces, même après ajustement pour les facteurs socio-économiques et l’exposition à d’autres pesticides.

L’étude souligne cependant un point essentiel : il s’agit d’une association statistique, et non d’une preuve formelle de causalité. Les auteurs eux-mêmes insistent sur la nécessité de mener des études complémentaires pour déterminer si le piclorame joue réellement un rôle direct dans le développement de ces cancers.

Pourquoi cette piste intéresse les chercheurs

Le piclorame a été homologué aux États-Unis dans les années 1960. Les chercheurs avancent l’hypothèse que les générations aujourd’hui âgées de moins de 70 ans ont pu y être exposées dès l’enfance, contrairement aux générations plus âgées. Cela pourrait contribuer à expliquer pourquoi l’association est surtout observée dans les cancers précoces.

L’étude suggère également que les signatures épigénétiques pourraient devenir des outils utiles pour retracer certaines expositions environnementales anciennes, un domaine encore relativement récent en médecine.

Les auteurs rappellent toutefois que l’augmentation des cancers colorectaux précoces est probablement multifactorielle. D’autres facteurs sont également étudiés:

  • alimentation ultra-transformée;
  • obésité;
  • perturbations du microbiote intestinal;
  • pollution;
  • exposition combinée à plusieurs substances chimiques.

Cette étude illustre une évolution importante de la recherche médicale : utiliser les traces biologiques laissées dans l’ADN pour mieux comprendre l’impact de l’environnement sur la santé.

Les résultats obtenus autour du piclorame sont suffisamment robustes pour justifier de nouvelles recherches, mais ils ne permettent pas encore d’affirmer que cet herbicide cause directement le cancer colorectal. Ils suggèrent néanmoins que certains pesticides pourraient faire partie des facteurs environnementaux contribuant à l’augmentation préoccupante des cancers colorectaux chez les jeunes adultes.

Une alerte qui dépasse le seul cas du piclorame

Le lien entre pesticides et cancers reste complexe à étudier, car les expositions sont souvent multiples, prolongées sur des décennies et difficiles à mesurer précisément. Pourtant, les études s’accumulent depuis plusieurs années et montrent de plus en plus fréquemment des associations entre certaines substances pesticides et différents types de cancers, notamment chez les agriculteurs et les populations exposées de manière chronique.

L’étude publiée dans Nature Medicine ne prouve pas à elle seule que le piclorame cause directement le cancer colorectal. Mais elle s’ajoute à un ensemble croissant de travaux suggérant que certains pesticides pourraient avoir des effets sanitaires sous-estimés.

Face à ces signaux répétés, une question de santé publique se pose de plus en plus clairement : faut-il attendre des preuves absolues avant d’agir, ou appliquer davantage le principe de précaution ?

Interdire ou réduire drastiquement l'usage des pesticides les plus préoccupants, renforcer leur évaluation à long terme et accélérer le développement de pratiques agricoles moins dépendantes des produits chimiques pourraient constituer des mesures importantes pour limiter des risques potentiellement évitables.

Références

➤ Maas, S.C.E., Baraibar, I., Lemler, L. et al. (2026). Epigenetic fingerprints link early-onset colon and rectal cancer to pesticide exposure. Nature Medecine 2026. https://doi.org/10.1038/s41591-026-04342-5

➤ PPDB: Pesticide Properties DataBase. Picloram (Ref: X 159868). https://sitem.herts.ac.uk/aeru/ppdb/en/Reports/525.htm

 


mercredi 13 mai 2026

Les chênes adaptent le débourrement de leurs bourgeons pour déjouer les chenilles

Face aux attaques répétées de chenilles défoliatrices, certains chênes européens sont capables de modifier leur propre rythme de croissance. Une étude récente publiée dans Nature Ecology & Evolution révèle que les arbres retardent l’ouverture de leurs bourgeons au printemps suivant une forte infestation.

Les chercheurs ont analysé cinq années de données satellitaires et d’expériences menées dans 60 forêts de chênes d’Europe centrale. Leur étude montre qu’après une forte attaque de chenilles, les arbres retardent l’ouverture de leurs bourgeons d’environ trois jours au printemps suivant.

Ce décalage de quelques jours suffit à perturber la synchronisation entre l’éclosion des chenilles et l’apparition des jeunes feuilles dont elles se nourrissent. Résultat: les insectes disposent de moins de ressources au moment critique de leur développement, ce qui limite les dégâts pour l’arbre de 55%.

Les chercheurs y voient une forme remarquable d’adaptation écologique face aux pressions exercées par les ravageurs forestiers et les variations climatiques. Cette découverte pourrait aussi aider à mieux comprendre la résilience des forêts tempérées dans un contexte de changement global.

 

"Gros Chêne", Chêne européen remarquable (Quercus sp. : Q. robur ou Q. petraea), Village de Heyret, Chéniers, France (OP)


Références

➤ Prinzing, A., Muller, J., Maximilian, J., Mallick, S. (2026). « Comment les chênes déjouent les chenilles en retardant l’ouverture de leurs bourgeons ». The Conversation France, 1er mai 2026, [En ligne]. https://theconversation.com/comment-les-chenes-dejouent-les-chenilles-en-retardant-louverture-de-leurs-bourgeons-281952

➤ Mallick, S., Lichter, J., Bae, S., Kneib, T., Molleman, F., Leroy, B. M. L., et al. (2026). Satellite data show trees delay budburst across landscapes to escape herbivores. Nature Ecology & Evolution. 1 May 2026. https://doi.org/10.1038/s41559-026-03071-9

 

mardi 12 mai 2026

L’agriculture biologique favorise la diversité microbienne dans les sols des vergers d’agrumes

Une étude italienne publiée en 2025 dans Microbiological Research met en évidence les bénéfices des pratiques agricoles biologiques sur les sols des vergers d’agrumes dans l'Est de la Sicile. Les chercheurs ont montré que la gestion biologique des vergers favorise une plus grande diversité microbienne et améliore les cycles naturels des nutriments, deux éléments essentiels au maintien de sols fertiles et résilients.

Selon les auteurs, l’usage intensif de pesticides dans les systèmes conventionnels perturbe les communautés microbiennes du sol (bactéries, champignons), réduisant certaines fonctions biologiques clés comme la fixation de l’azote et la solubilisation du phosphore. À l’inverse, la gestion biologique des vergers permet le développement de réseaux microbiens plus complexes, plus riches et plus diversifiés, capables de soutenir la biodiversité et de renforcer la résistance naturelle des cultures face aux stress environnementaux.

Ces résultats s’inscrivent dans un ensemble croissant de recherches montrant que la santé des sols joue un rôle majeur dans la régulation des ravageurs et la réduction de la dépendance aux intrants chimiques (engrais, pesticides). Une biodiversité microbienne riche contribue notamment à limiter certains pathogènes du sol et à améliorer la résilience des agroécosystèmes.

Enfin, les auteurs soulignent que la biodiversité microbienne constitue un élément clé de la durabilité des agroécosystèmes et pourrait contribuer à réduire la dépendance aux pesticides et fertilisants chimiques.

Référence 

➤ Sebastiano Conti Taguali, Rhea Pöter, Francesco Aloi, et al. (2025). Influence of environmental and agronomic variables on soil microbiome in citrus orchards: A comparative analysis of organic and conventional farming system. Microbiological Research, Volume 299, 2025. https://doi.org/10.1016/j.micres.2025.128260.

 

lundi 11 mai 2026

Pesticides et microbiote des abeilles : une menace invisible pour les pollinisateurs

Les abeilles sont exposées à différents insecticides susceptibles d’influencer leur microbiote intestinal, un écosystème microbien essentiel à leur santé. Une étude récente publiée dans la revue Insects met en évidence les effets préoccupants de plusieurs insecticides sur le microbiote intestinal des abeilles domestiques (Apis mellifera). Les chercheurs se sont intéressés notamment à des formulations associant benzoate d'émamectine et lufénuron, ainsi qu’à un insecticide faiblement toxique agissant comme agoniste de l’ecdysone, une hormone essentielle impliquée dans le déclenchement des mues et le développement des insectes.

Le mélange de benzoate d'émamectine et de lufénuron est un insecticide à longue durée d'action (souvent 15 à 30 jours) utilisé pour contrôler les larves de lépidoptères, de thrips et d'acariens sur diverses cultures (légumes, fruits, coton). L'émamectine est un neurotoxique dérivé de l'abamectine qui paralyse rapidement les larves, tandis que le lufénuron (ou lufénurone) est un composé de la famille des benzoylurées qui inhibe la synthèse de la chitine.  

Le microbiote intestinal des abeilles joue un rôle central dans la digestion, l’immunité, la détoxification des substances chimiques et la protection contre certains agents pathogènes. Lorsque cet équilibre est perturbé (un phénomène appelé dysbiose), les abeilles deviennent plus vulnérables au stress environnemental, aux infections et aux maladies, ce qui peut fragiliser les colonies.

Les résultats montrent que l’exposition à ces insecticides modifie la composition des bactéries intestinales bénéfiques des abeilles. Certaines populations bactériennes diminuent, tandis que d’autres micro-organismes peuvent proliférer. Ces déséquilibres peuvent affecter les fonctions biologiques liées à la santé des abeilles, notamment leur résistance aux stress et aux agents pathogènes.

L’étude montre également que ces effets apparaissent à des doses sublétales, indiquant que des perturbations biologiques peuvent survenir sans mortalité immédiate.

Ces résultats s’inscrivent dans un ensemble plus large de recherches montrant que les pesticides peuvent affecter les abeilles au-delà de leur toxicité directe. Plusieurs travaux antérieurs ont déjà mis en évidence que différentes expositions à des substances utilisées en agriculture et en apiculture, notamment des acaricides (tau-fluvalinate, coumaphos) ou fongicides (chlorothalonil), peuvent perturber le microbiote intestinal des abeilles et leur immunité (Kakumanu et al., 2016).

Des études ont également montré que l’exposition à certains pesticides, comme l’herbicide glyphosate, peut perturber le microbiote intestinal des abeilles dans certaines conditions expérimentales (Motta et al., 2018). Ces effets varient toutefois selon les molécules, les doses et les conditions d’exposition.

Dans ce contexte, les auteurs estiment que les effets sur le microbiote devraient être davantage pris en compte dans l’évaluation des pesticides, un aspect encore largement sous-estimé dans les procédures réglementaires actuelles. Ces effets dits sublétaux pourraient jouer un rôle important dans la santé des pollinisateurs et dans la compréhension des facteurs impliqués dans leur déclin.


Références

➤ Kan, Y., Wang, R., Zhang, B., Liu, Y., Liu, R., Zhang, Z., Zhang, Z., Ayra-Pardo, C., & Li, D. (2026). Contrasting Toxicity Classes Differentially Affect Gut Microbiota Composition in Honey Bees. Insects, 17(4), 437.  https://doi.org/10.3390/insects17040437

➤ Beyond Pesticides. Insecticides Gravely Threaten Honey Bee Gut Microbiome, Study Findings Expand on Previous Research. Daily News Blog. 2026. https://beyondpesticides.org/dailynewsblog/2026/05/insecticides-gravely-threaten-honey-bee-gut-microbiome-study-findings-expand-on-previous-research/

jeudi 7 mai 2026

Pesticides et myélome multiple : une revue scientifique relance les inquiétudes

Une récente revue publiée dans la revue scientifique Blood Reviews s’intéresse à une question encore largement débattue : l’exposition aux pesticides peut-elle augmenter le risque de développer un myélome multiple, un cancer du sang qui touche les plasmocytes, des cellules essentielles du système immunitaire?

Les auteurs ont analysé les données épidémiologiques et expérimentales disponibles sur différentes expositions environnementales. Parmi les facteurs étudiés, les pesticides apparaissent régulièrement associés à un risque accru de myélome multiple, aux côtés des dioxines et de certaines expositions liées aux incendies ou à la pollution industrielle.

Le myélome multiple reste une maladie complexe dont les causes exactes sont encore mal comprises. Toutefois, plusieurs mécanismes biologiques pourraient expliquer le rôle des pesticides : stress oxydatif, dommages à l’ADN, perturbation du système immunitaire ou encore activation de voies cellulaires impliquées dans le développement des cancers.

Les chercheurs soulignent néanmoins que les preuves restent principalement observationnelles. En d’autres termes, il existe des associations préoccupantes, mais établir un lien de causalité direct demeure difficile. Les niveaux d’exposition, les mélanges de substances et la durée de contact avec les produits chimiques sont encore difficiles à mesurer précisément.

Cette revue met aussi en avant un problème récurrent : les évaluations réglementaires étudient souvent les substances chimiques une par une, alors que, dans la réalité, les populations sont exposées à des mélanges complexes de pesticides et autres polluants environnementaux.

Pour les auteurs, mieux comprendre l’impact des expositions environnementales pourrait devenir un enjeu majeur de prévention dans les cancers hématologiques au cours des prochaines années. 

Prévenir l’exposition aux pesticides est un enjeu de santé publique!

 

Références

➤ del Rosal MV, He MZ, Jagannath S, Parekh S, Kloog I, Arora M, Thibaud S. (2026). Environmental exposures and multiple myeloma risk: A contemporary review of epidemiologic associations and mechanistic plausibility. Blood Reviews. 2026;101392. https://doi.org/10.1016/j.blre.2026.101392

➤ Beyond Pesticides (2026). Literature Review Links Pesticide Exposure to Increased Risks of Multiple Myeloma, a Blood Cancer. Daily News Blog. Published May 2026. https://beyondpesticides.org/dailynewsblog/2026/05/literature-review-links-pesticide-exposure-to-increased-risks-of-multiple-myeloma-a-blood-cancer/

samedi 2 mai 2026

Loin du miracle promis par l'agroindustrie, les cultures d'OGM stagnent

Depuis leur expansion rapide dans les années 1990 et 2000, les cultures d’organismes génétiquement modifiés (OGM) semblent aujourd’hui avoir atteint un plafond. Les surfaces progressent encore légèrement, mais cette croissance est devenue faible et irrégulière.

Dans les faits, les plantes transgéniques restent concentrées dans quelques pays (principalement, le Brésil, les États-Unis, l'Argentine et le Canada) et reposent presque exclusivement sur quatre grandes cultures : soja, maïs, coton et colza (canola). Elles s’appuient majoritairement sur deux caractéristiques principales : 

  • la tolérance aux herbicides, notamment au glyphosate (Roundup Ready), plus rarement au dicamba et glufosinate, 
  • et la production de toxines insecticides issus de la bactérie Bacillus thuringiensis (Bt), ciblant certains ravageurs.

Le maïs Bt (Zea mays) et le coton Bt (Gossypium hirsutum) illustrent bien cette approche. Le maïs Bt est utilisé contre des ravageurs majeurs comme Ostrinia nubilalis, Spodoptera frugiperda ou Helicoverpa zea, et est largement cultivé en Amérique. Le coton Bt, lui, cible notamment Helicoverpa armigera et s’est fortement développé en Inde, en Chine et aux États-Unis. Dans les deux cas, ces cultures ont permis, au départ, de réduire significativement l’usage d’insecticides.

Cependant, ces bénéfices initiaux ont été partiellement remis en question. L’exemple de la chrysomèle des racines du maïs (Diabrotica virgifera virgifera) est emblématique : des variétés de maïs Bt avaient été conçues pour la contrôler efficacement, mais des populations résistantes aux toxines Bt sont rapidement apparues dans plusieurs régions (Gassmann, 2011Tabashnik et al., 2013). Plus largement, l’utilisation de ces plantes GM a favorisé l’émergence de ravageurs secondaires et de résistances, limitant leur efficacité à long terme.

Par ailleurs, un phénomène similaire est observé du côté des herbicides. Dans plusieurs régions agricoles intensives, notamment dans la Corn Belt, la généralisation des cultures tolérantes au glyphosate a conduit à l’apparition de mauvaises herbes résistantes, notamment des amarantes. Cette évolution biologique oblige les agriculteurs à recourir à des stratégies de désherbage plus complexes ou à de nouveaux mélanges d’herbicides, un phénomène largement documenté dans la littérature scientifique récente (Heap, 2023, Powles, 2008,  Duke et Powles, 2008).

Crée par Ian Heap, cette base de données scientifique recense les cas confirmés de mauvaises herbes résistantes aux herbicides à l’échelle mondiale. Ces données montrent une forte augmentation des résistances depuis la diffusion des cultures OGM tolérantes aux herbicides, notamment au glyphosate (Roundup Ready). L’usage répété d’un même herbicide sur de grandes surfaces a exercé une pression de sélection importante, favorisant l’apparition et la propagation de résistances chez plusieurs espèces de mauvaises herbes.

Face à ces défis, il apparaît essentiel de recourir à des stratégies de gestion intégrée : rotation des cultures, mise en place de zones refuges, diversification des méthodes de lutte et surveillance des populations. Par ailleurs, les nouvelles plantes GM, comme le riz Bt ou le soja Bt, restent encore marginales à l’échelle mondiale.

Plus largement, l’utilisation de ces plantes GM a également favorisé l’émergence de ravageurs secondaires et de résistances, limitant leur efficacité à long terme. Face à ces défis, les experts soulignent l’importance de stratégies de gestion intégrée : rotation des cultures, zones refuges, diversification des méthodes de lutte et surveillance des populations. Les nouvelles plantes GM, comme le riz Bt ou le soja Bt, restent par ailleurs marginales à l’échelle mondiale.

Ainsi, plutôt qu’une révolution agricole durable, les OGM actuels apparaissent comme une technologie arrivée à maturité, avec des bénéfices réels mais aussi des limites importantes. Leur expansion marque le pas, loin du miracle initialement promis.

 Ainsi, plutôt qu’une révolution agricole durable, les OGM actuels apparaissent comme une technologie arrivée à maturité, avec des bénéfices réels mais aussi des limites sociétales, écologiques et agronomiques de plus en plus visibles.

Référence 

➤ Noisette, Chrisophe.  Les surfaces mondiales d’OGM stagnent. Inf'OGM, 28/04/2026, [En ligne]. https://infogm.org/les-surfaces-mondiales-dogm-stagnent/

 

 

lundi 27 avril 2026

Cartographier les tiques et leurs agents pathogènes : une avancée majeure pour la santé publique

Les tiques (Ixodida) sont de petits acariens bien connus pour leur rôle de vecteurs de maladies, notamment la maladie de Lyme. En France, une récente étude issue du programme participatif CiTIQUE, menée par des chercheurs de l'Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) et de plusieurs partenaires, apporte un éclairage inédit sur leur diversité et les agents pathogènes qu’elles transportent. Elle confirme que le risque infectieux existe, mais qu’il varie fortement selon les espèces, les régions et les agents pathogènes présents. Grâce à la collaboration entre chercheurs et citoyens, la prévention des maladies vectorielles devient plus précise et plus efficace.

 

Une science participative à grande échelle

Entre 2017 et 2019, plus de 2 000 tiques prélevées sur des humains via des signalements citoyens ont été analysées. Ce dispositif repose sur la contribution du public, qui envoie les tiques après piqûre via des outils dédiés. Cette approche permet d’obtenir des données représentatives des situations réelles d’exposition, à l’échelle de tout le territoire français.

CiTIQUE-TRACKER. Signalements de piqûres de tiques en France. https://ci-tique-tracker.sk8.inrae.fr/

 

Des résultats inquiétants mais essentiels

L’étude met en évidence une circulation importante d’agents pathogènes au sein des tiques prélevées sur l’humain en France.

Les analyses montrent que 27 % des tiques examinées sont porteuses d’au moins un agent pathogène transmissible à l’humain. La grande majorité des spécimens analysés (94 %) appartient à l’espèce Ixodes ricinus (famille des Ixodidae), espèce dominante en France et principal vecteur de la maladie de Lyme.

 Chez I. ricinus, plusieurs agents infectieux ont été détectés :

  • 15,4 % sont porteuses de Borrelia burgdorferi s.l., bactéries responsables de la maladie de Lyme
  • 7,1 % sont porteuses de Anaplasma phagocytophilum, bactérie responsable de l’anaplasmose granulocytaire
  • 2,9 % sont porteuses de Neoehrlichia mikurensis, bactérie responsable de la néoehrlichiose;
  • 1,3 % sont porteuses de Babesia spp., protozoaires parasites responsables des babésioses.
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Ixodes ricinus (femelle) Crédit: W.alter, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
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Ixodes ricinus (femelle presque gorgée de sang après repas) crédit: Richard Bartz, CC BY-SA 2.5 , via Wikimedia Commons

Moins fréquent, mais également impliqué dans la transmission de pathogènes, le genre Dermacentor représente 3 % des tiques analysées. Parmi ces tiques, 45 % sont porteuses des bactéries Rickettsia spp., responsables des rickettsioses.

Certaines tiques peuvent même héberger plusieurs agents pathogènes simultanément, ce qui complique le diagnostic médical et la compréhension des symptômes après piqûre.

 

Une cartographie du risque

L’un des apports majeurs de cette recherche est la cartographie fine des espèces de tiques et des agents pathogènes selon les régions. Elle montre que la répartition des risques n’est pas uniforme sur le territoire. Ces données permettent d’identifier les zones à risque, d’améliorer la prévention, et d’aider les professionnels de santé à mieux interpréter les cas suspects.

Au-delà des chiffres, cette étude souligne un point essentiel : les tiques ne sont pas toutes identiques et ne portent pas toutes les mêmes agents pathogènes. Comprendre cette diversité est crucial pour mieux anticiper les risques sanitaires liés aux piqûres. Elle met aussi en lumière l’intérêt des sciences participatives, qui transforment chaque citoyen en acteur de la recherche et permettent de collecter des données impossibles à obtenir autrement à grande échelle.

 

Références

➤ Dupont A, Martin L, Rousseau S, et al. (2026). Distribution of tick-borne microorganisms in human-biting ticks in France collected through a citizen-science program. Ticks and Tick-borne Diseases. 2026;17(2):102612. https://doi.org/10.1016/j.ttbdis.2026.102612

➤ INRAE. "Programme CiTIQUE : cartographie des espèces de tiques et des agents pathogènes qu’elles transmettent". 10 mars 2026, [En ligne]. www.inrae.fr/actualites/programme-citique-cartographie-especes-tiques-agents-pathogenes-quelles-transmettent


Se protéger des tiques

  • Éviter l’exposition : rester sur les sentiers dégagés et balisés, éviter les herbes hautes et les zones broussailleuses.
  • Porter des vêtements qui couvrent la peau : pantalons longs, manches longues, bas de pantalon rentrés dans les chaussettes, chaussures fermées. Les vêtements peuvent éventuellement être traités traités à la perméthrine, mais en s'assurant de bien respecter les directives.
  • Utiliser des répulsifs : appliquer des produits à base de DEET ou d’icaridine sur la peau exposée, en respectant bien les directives indiquées sur les étiquettes.
  • Inspecter son corps : vérifier soigneusement la peau après une sortie en forêt ou randonnée (aisselles, plis, cuir chevelu, etc.).
  • Retirer rapidement les tiques : utiliser un tire-tique ou une pince fine pour une extraction précoce, ce qui réduit le risque de transmission de la Maladie de Lyme. Puis, désinfecter la plaie. 
  • Surveiller les symptômes : consulter en cas d’apparition d’une rougeur inhabituelle (érythème migrant) ou de signes généraux (fivre, fatigue).
  • Réduire les populations de tiques autour des habitations : garder l'herbe courte, éliminez les tas de feuilles et les broussailles, protéger les animaux de compagnie (par exemple, à l'aide de collier anti-tiques ou de traitement au moyen de pipettes).

 Santé Canada. Prévention des morsures de tiques. www.canada.ca/fr/sante-publique/services/maladies/tiques-maladies-transmises/prevention-morsures-tiques.html

Note : Scientifiquement, les tiques sont des piqueurs-suceurs, car elles percent la peau et aspirent le sang. En pratique, on parle souvent de morsures de tiques, car elles coupent la peau avec leurs chélicères puis s’ancrent fortement, ce qui est ressenti comme une morsure.

Pour en savoir plus sur les tiques et les acariens :

 ➤ Acariens (PestInfos)

 

jeudi 23 avril 2026

Appel à protéger les pollinisateurs face aux pesticides!

🐝Ce 23 avril 2026, dans le magazine scientifique Science, un collectif de scientifiques français, principalement écologistes, entomologistes, spécialistes de la pollinisation et agronomes, alerte sur le déclin préoccupant des insectes pollinisateurs en Europe, largement lié à l’usage des pesticides. Ces insectes sont pourtant indispensables à la biodiversité, à la reproduction des plantes à fleurs et à la production agricole. 

David Cappaert, Bugwood.org 

Les scientifiques rappellent que la France avait interdit les néonicotinoïdes en 2018, mais que de nouvelles propositions de loi portées par Laurent Duplomb visent à les réintroduire. Une première tentative a été rejetée après une forte mobilisation citoyenne (dont la pétition "Non à la Loi Duplomb — Pour la santé, la sécurité, l’intelligence collective" qui a recueilli plus de deux millions de signatures) et une censure du Conseil constitutionnel, mais un nouveau projet est encore en discussion.

Selon ces chercheurs, ce projet contredirait la Charte de l’environnement, qui garantit le droit à un environnement sain, aggraverait les effets négatifs des pesticides sur la biodiversité, les écosystèmes et la santé humaine, et réintroduirait des insecticides systémiques nocifs.

Ils soulignent que les pesticides contaminent les sols, l’eau et les aliments, avec des risques accrus de maladies, et qu’ils restent largement utilisés malgré l’existence d’alternatives agroécologiques efficaces.

 En conséquence, ces scientifiques appellent à rejeter ce projet de loi, adopter des politiques fondées sur le consensus scientifique, accélérer la transition vers des pratiques agricoles durables et mieux accompagner les agriculteurs dans cette transition.

Pour lire cet appel : 

 ➤ Bertrand Schatz et al. France must protect pollinators over pesticides. Science, vol. 392, p. 366 (2026). https://doi.org/10.1126/science.aeg6003


 

lundi 20 avril 2026

Réchauffement climatique : les insectes tropicaux proches de leurs limites de résistance à la température

Une étude internationale révèle une forte vulnérabilité thermique des insectes dans les régions tropicales du Kenya et du Pérou.

Les insectes constituent la majorité des espèces animales, dont près de 70 % se trouvent dans les régions tropicales, mais les impacts du réchauffement climatique sur ces communautés restent encore très incertains.

Une nouvelle étude publiée dans Nature révèle une inquiétante limite biologique chez les insectes tropicaux : leur capacité à tolérer la chaleur est beaucoup plus faible qu’on ne le pensait. Elle suggère que, dans les zones les plus riches en biodiversité, les insectes pourraient être parmi les premières victimes du réchauffement climatique, faute de pouvoir évoluer assez vite pour y faire face.

En analysant les limites thermiques de plus de 2300 espèces le long de gradients d’altitude en Afrique (Kenya) et en Amérique du Sud (Pérou), les chercheurs montrent que les insectes des zones tropicales basses vivent déjà près de leur seuil maximal de température. Contrairement aux espèces de montagne, capables d’ajuster temporairement leur tolérance à la chaleur, ces insectes disposent de très peu de marge d’adaptation.

Cette contrainte serait en grande partie liée à la stabilité des protéines qui composent leur organisme : une caractéristique profondément ancrée dans leur évolution et difficile à modifier rapidement. Les projections climatiques sont préoccupantes : dans certaines régions comme l’Amazonie, jusqu’à la moitié des espèces d’insectes pourraient être exposées à des températures mortelles dans les décennies à venir.

Or, les insectes jouent un rôle essentiel dans les écosystèmes et les agrosystèmes (pollinisation, décomposition et recyclage de la matière organique, régulation des populations) si bien que leur vulnérabilité pourrait entraîner des perturbations en cascade.

Référence

➤ Holzmann, K.L., Schmitzer, T., Abels, A. et al. (2026). Limited thermal tolerance in tropical insects and its genomic signature. Nature 651, 672–678 (2026). https://doi.org/10.1038/s41586-026-10155-w

 

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Caleb Slemmons, National Ecological Observatory Network, Bugwood.org 

mercredi 1 avril 2026

Pesticides et cancer : les effets des mélanges de pesticides à l’échelle d’un pays

Depuis plusieurs décennies, il existe des inquiétudes grandissantes quant au potentiel cancérogène des expositions environnementales aux pesticides. Toutefois, les études toxicologiques peinent à établir un lien direct et définitif entre exposition aux pesticides et cancer dans des conditions réelles. Une récente étude franco-péruvienne publiée dans Nature Health met en lumière un aspect encore peu exploré des risques environnementaux : l’exposition simultanée à plusieurs pesticides, plutôt que les effets de chacun des pesticides pris isolément.

Jusqu’à présent, la plupart des études toxicologiques et évaluations sanitaires considéraient les pesticides un par un. Or, dans la réalité, les populations sont exposées à des mélanges complexes de substances chimiques, dont les effets peuvent s’additionner ou interagir, un phénomène souvent désigné sous le nom d’« effet cocktail ».

 

Une cartographie inédite des expositions aux pesticides

Pour mieux comprendre ce phénomène, des chercheurs ont étudié le cas du Pérou en utilisant une approche innovante : la cartographie des risques environnementaux ou exposomique spatiale (spatial exposomics en anglais), qui permet d’analyser l’ensemble des expositions environnementales à l’échelle d’un territoire.

Le Pérou constitue un terrain d’étude particulièrement pertinent en raison de sa diversité écologique et de son histoire agricole. Les chercheurs ont combiné plusieurs types de données sur une période de six ans (2014–2019) :

  • des modèles environnementaux géolocalisés (dispersion des pesticides dans l’air, l’eau et les sols),
  • des données biologiques et épidémiologiques,
  • des registres régionaux de cancers.

Cette approche intégrée a permis de produire une cartographie à haute résolution de l’exposition aux pesticides et d’identifier les zones les plus à risque.

Au total, 31 pesticides parmi les plus utilisés au Pérou ont été analysés (soit 19 insecticides, 7 fongicides et 5 herbicides). Fait notable : aucun n’est classé comme cancérogène avéré pour l’humain par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).

L’originalité de l’étude réside dans le fait d’avoir :

  • modélisé leur dispersion environnementale,
  • analysé des centaines de combinaisons de pesticides,
  • calculé des indicateurs de risque (incidence et risque relatif),
  • identifié des zones géographiques à forte exposition.

 

Résultats : des « hotspots » de risque

Les chercheurs ont identifié 436 zones à risque élevé (« hotspots »), où l’exposition simultanée à plusieurs pesticides coïncide avec une incidence plus importante de cancers. Dans ces zones, le risque de cancer est en moyenne 150 % plus élevé que dans le reste du pays.

Ces zones correspondent majoritairement à des territoires ruraux isolés, souvent habités par des populations autochtones, avec un accès plus limité aux systèmes de santé. Ces résultats soulignent ainsi une forte dimension d’injustice environnementale et sociale envers les populations les plus vulnérables ou défavorisées

L’étude montre également que, même si chaque pesticide est considéré comme non cancérogène individuellement, leur combinaison pourrait amplifier les effets toxiques. Les interactions entre substances pourraient ainsi jouer un rôle dans l’augmentation du risque.

Par ailleurs, l’exposition ne dépend pas uniquement de l’usage local, mais aussi de facteurs environnementaux, notamment climatiques. Les pesticides peuvent se déplacer via l’air et l’eau, contaminant des zones éloignées de leur point d'épandage. Le risque devient donc diffus, invisible et complexe, difficile à détecter sans approches globales.

 

Des résultats cohérents avec d’autres travaux

Pour la première fois, une étude montre un lien entre risque de cancer et exposition aux pesticides à l'échelle d'un pays. 

 « C’est la première fois que nous établissons un lien, à l’échelle nationale, entre exposition aux pesticides et signaux biologiques associés à un risque accru de cancer. »

 Stéphane Bertani, chercheur en biologie moléculaire, IRD/Université de Toulouse.

Même si un lien de causalité direct reste difficile à établir, ces résultats s’inscrivent dans un contexte scientifique plus large. Des organismes comme l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) ont déjà mis en évidence des associations entre exposition aux pesticides (notamment chez les professionnels agricoles) et certains cancers (lymphomes non hodgkiniens, leucémies, etc.). De son côté, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), rattaché à Organisation mondiale de la santé (OMS), classe certains pesticides comme cancérogènes avérés ou probables (par exemple, le glyphosate, l'atrazine et le DDT).

 

Vers une évolution des politiques de santé publique ?

Cette étude met en évidence une limite importante des réglementations actuelles, qui évaluent les substances individuellement, sans prendre en compte les effets des expositions chroniques à des mélanges. Les approches actuelles pourraient ainsi sous-estimer les risques réels. Il devient donc nécessaire d’intégrer davantage les effets combinés dans les processus d'évaluations règlementaires. 

Cette étude renforce une préoccupation déjà bien présente dans la communauté scientifique : l’exposition aux pesticides est complexe et potentiellement dangereuse, et les effets cocktails pourraient constituer un enjeu majeur de santé publique. Tout indique que les mélanges de pesticides constituent un problème potentiel majeur pour la santé, même si leur impact exact reste encore à préciser.

Dans ce contexte, compte tenu des incertitudes, mais aussi de la convergence des indices et de la gravité des risques potentiels, il apparaît raisonnable de recourir à des approches globales, telles que la cartographie des risques environnementaux, dans l’évaluation des pesticides, et d’adopter une démarche de précaution en limitant le plus possible leur usage dans les agrosystèmes. 

 

Références

➤ Honles, J., Cerapio, J. P., Monge, C., Marchio, A., Ruiz, E., Fernández, R., Casavilca‑Zambrano, S., Contreras‑Mancilla, J., Vidaurre, T., Condom, T., Zerathe, S., Dangles, O., Deharo, É., & Bertani, S. (2026). Mapping pesticide mixtures to cancer risk at the country scale with spatial exposomics. Nature Health. https://doi.org/10.1038/s44360-026-00087-0

➤ Reporterre. (2026). Les pesticides "non cancérogènes" augmentent aussi le risque de cancer. Reporterre, 01/04/206, [En ligne]. https://reporterre.net/Les-pesticides-non-cancerogenes-augmentent-aussi-le-risque-de-cancer

 

 

 

jeudi 26 mars 2026

Nématodes : des ravageurs invisibles qui changent les pratiques agricoles

Les nématodes phytoparasites constituent une contrainte majeure mais souvent sous-estimée en agriculture. Ces vers ronds microscopiques du sol parasitent principalement les racines des plantes, perturbant l’absorption de l’eau et des éléments nutritifs. Ils peuvent provoquer la formation de galles ou de kystes ainsi que divers symptômes tels que le nanisme, le jaunissement ou le flétrissement. Les infestations peuvent entraîner des pertes de rendement significatives, voire la destruction complète de certaines cultures, notamment en maraîchage, en serriculture, en grandes cultures et en arboriculture. Leur impact économique est considérable, d’autant plus qu’ils sont difficiles à détecter précocement et qu’ils persistent durablement dans les sols.

Les nématodes à kyste (Globodera spp.) parasitent les racines de la pomme de terre et des autres Solanacées en causant des retards de croissance et une sénescence prématurée des plantes infestées. Très persistants dans le sol, les kystes contiennent les œufs de nématodes et les protègent contre la dessiccation. Crédit photo : Xiaohong Wang, US Department of Agriculture, Agricultural Research Service, licence Domain Public via Wikimedia Commons

Pour les contrôler, l’agriculture a largement eu recours à plusieurs nématicides chimiques. Il s’agit le plus souvent de fumigants du sol, libérant des gaz toxiques, ou de pesticides à large spectre également actifs contre des insectes, acariens ou autres organismes du sol. Leur mode d’action peu sélectif explique en grande partie leur efficacité, mais aussi leurs effets néfastes sur les écosystèmes du sol. Ces substances sont souvent très toxiques, tant pour l’environnement que pour la santé humaine : elles peuvent affecter de nombreux organismes non ciblés, appauvrir la vie biologique des sols, contaminer l’air et les eaux, et exposer les travailleurs agricoles à des risques importants. En conséquence, de nombreuses molécules ont été restreintes ou interdites, et les options chimiques disponibles sont aujourd’hui plus limitées.

Dans ce contexte, la lutte contre les nématodes ravageurs s’oriente fortement vers des approches durables, souvent plus rapidement encore que pour les insectes ou les maladies fongiques. Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs. D’une part, le plus faible nombre de nématicides efficaces et leur toxicité élevée ont accéléré la recherche d’alternatives. D’autre part, la biologie même des nématodes, qui vivent dans le sol, favorise des stratégies agroécologiques telles que les rotations culturales, l’utilisation de plantes nématicides en assolement (engrais verts), les amendements organiques (compost, biofumigation) et, plus largement, la gestion de la santé des sols.

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Culture intercalaire d'oeillet d'Inde (Tagetes patula, Astéracées) protégeant des plantes potagères contre les attaques parasitaires.  Crédit photo: Airelle at fr.wikipedia, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5680053


Par ailleurs, le biocontrôle connaît une progression importante dans ce domaine, avec l’utilisation de micro-organismes (champignons nématophages, bactéries comme Bacillus) ou d’extraits végétaux. Enfin, l’absence de solutions curatives rapides renforce l’importance des approches préventives.

Ainsi, la gestion des nématodes s’inscrit de plus en plus dans une logique intégrée et durable, reposant sur la prévention, la diversification des pratiques et la valorisation des équilibres biologiques du sol.

Pour en savoir plus sur les nématodes phytoparasites et les méthodes de lutte, consultez les pages suivantes:

 ➤ Nématodes  – PestInfos, mars 2026

 ➤ Nématicides – PestInfos, mise à jour mars 2026 

Ravageurs des cultures ou agents phytopathogènes?  
Les nématodes phytoparasites sont des ravageurs des cultures, car ils endommagent directement les plantes en se nourrissant des tissus végétaux, notamment des racines. Leur action provoque cependant des altérations physiologiques et des symptômes proches de ceux causés par les agents phytopathogènes (champignons, bactéries), ce qui conduit certains spécialistes, notamment anglo-saxons, à les considérer également comme tels.



 

jeudi 12 mars 2026

La guerre aux animaux « nuisibles » : une fausse solution coûteuse et controversée

Chaque année, en France, des millions d’animaux dits « susceptibles d’occasionner des dégâts » (ESOD), comme les renards, les fouines, les martres, les étourneaux, les pies, les corbeaux ou les corneilles, sont abattus dans l’espoir de protéger l’agriculture, les biens privés et d'éviter les risques sanitaires. Mais une étude scientifique récente du Muséum national d’Histoire naturelle, basée sur les données officielles récoltées pendant sept ans (entre 2015 et 2022) et publiée dans la revue Biological Conservation, montre que cette pratique ne réduit pas les dégâts attribués, malgré l’élimination d’environ 1,7 million d’animaux par an.

Le renard roux (Vulpes vulpes) est souvent perçu comme nuisible par certains agriculteurs, éleveurs ou chasseurs lorsqu’il s'attaque à la volaille domestique, aux petits animaux d'élevage et aux petits gibiers (faisans, perdrix). Il joue aussi un rôle bénéfique important en contrôlant des populations de rongeurs (campagnols, souris), qui peuvent causer de gros dégâts agricoles (OP)

Pire encore, le coût de cette politique publique est huit fois supérieur aux pertes économiques qu’elle est censée prévenir : environ 103–123 millions € par an pour les abattages, contre 8–23 millions € estimés pour les dégâts déclarés. Les zones les plus touchées ne coïncident même pas avec celles où les abattages sont les plus nombreux.  

« Statistiquement, tuer plus d’animaux ne réduit pas les dégâts l’année suivante » (MNHN, 2026)

« Il n’y a aucune preuve tangible de bénéfices à détruire massivement des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts » (MNHN, 2026)

Au-delà des chiffres, la question éthique se pose : ces animaux jouent un rôle crucial dans les écosystèmes et fournissent aux humains des services écosystémiques essentiels pour l’agriculture et la foresterie. Par exemple, les renards et les martres contribuent à la régulation des populations de rongeurs nuisibles aux cultures (campagnols, souris) et les corvidés participent à la dispersion des graines et des fruits de nombreuses essences forestières. Les éliminer massivement pour des bénéfices économiques incertains soulève donc d’importantes questions liées au bien-être animal et au respect de la biodiversité.

Les chercheurs suggèrent des alternatives non létales : protection des cultures, dispositifs dissuasifs et répulsifs, aménagements agricoles et gestion plus raisonnée. Une approche qui permettrait de protéger les récoltes et réduire les dommages sans sacrifier des millions d’animaux.

Il conviendrait donc de réviser cette politique publique de régulation des ESOD et de mettre fin rapidement à ces pratiques à la fois inefficaces et contestables sur le plan éthique, afin de favoriser l’établissement d’une « cohabitation saine et durable » entre les humains et ces animaux encore trop souvent considérés comme « nuisibles ».

 

Références

➤ Jiguet, F., et al. (2026). Ecological and economic assessments of native vertebrate pest control in France. Biological Conservation,. https://doi.org/10.1016/j.biocon.2026.111719

➤ Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) (9 mars 2026). La guerre aux«  nuisibles » ne réduit pas les dégâts, 9 mars 2026, [En ligne]. www.mnhn.fr/fr/actualites/la-guerre-aux-nuisibles-ne-reduit-pas-les-degats

mercredi 4 mars 2026

Cancer du rein et expositions aux pesticides agricoles

Une vaste étude épidémiologique française vient éclairer les liens possibles entre certaines activités agricoles et le risque de cancer du rein. Publiée dans l’International Journal of Epidemiology, elle s’appuie sur les données de la cohorte AGRICAN (AGRIculture and CANcer), qui suit près de 180 000 professionnels du monde agricole.

Objectif de l’étude

Les agriculteurs sont régulièrement exposés à divers agents chimiques, notamment les pesticides. Si plusieurs cancers ont déjà été étudiés dans ce contexte, le cancer du rein reste relativement peu exploré. Les chercheurs ont donc voulu déterminer si certaines cultures, certains élevages ou certaines tâches agricoles étaient associés à un risque accru.

Méthodologie : analyse des données de AGRICAN

Les chercheurs ont analysé les données de santé de la cohorte AGRICAN entre 2005 et 2017.
Au total, 654 cas de cancer du rein ont été identifiés pendant le suivi. Les expositions professionnelles ont été recueillies par questionnaire : 13 types de cultures et tâches associées, 5 types d’élevage (bétail), utilisation de pesticides (traitement des cultures ou des semences enrobées), durée d’activité et surfaces exploitées. Les analyses ont été réalisées séparément chez les hommes et les femmes avec comparaison aux agriculteurs non exposés.

Principaux résultats chez les hommes et chez les femmes

Chez les hommes, un risque légèrement plus élevé de cancer du rein a été observé chez ceux travaillant certaines cultures, notamment le colza, le tournesol, le maïs, le blé/orge, la betterave et le tabac. Ces cultures sont généralement associées à une utilisation plus importante de pesticides (traitements des cultures ou semences enrobées). Le risque semblait augmenter avec la durée d’exposition et la superficie cultivée.

Chez les femmes, un risque significativement plus élevé a été observé chez les viticultrices. Là encore, l’exposition aux pesticides et produits phytosanitaires pourrait jouer un rôle. 

Ces observations demandent toutefois à être confirmées et mieux comprises.

Associations entre risque de cancer et usage de pesticides 

Cette étude met en évidence des associations entre certaines activités agricoles, en particulier celles impliquant l’usage de pesticide, et le risque de cancer du rein. Elle souligne également des différences selon le type de culture, des différences entre hommes et femmes et la nécessité d’identifier plus précisément les substances chimiques (matières actives) responsables. Il ne s’agit pas d’un lien de cause à effet formellement prouvé, mais ces résultats renforcent l’importance de la prévention des expositions professionnelles en agriculture. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour mieux comprendre quelles substances chimiques spécifiques augmentent le risque et pour expliquer les différences de genre observées.

Référence

 ➤ Carine Nassar, Mathilde Boulanger, Isabelle Baldi, Séverine Tual, Simona Bara, Pierre Lebailly, Bénédicte Clin, AGRICAN group (2026). Kidney cancer and occupational agricultural exposures in the AGRIculture and CANcer cohort. International Journal of Epidemiology, Volume 55, Issue 1. https://doi.org/10.1093/ije/dyag001

Lien

AGRICAN. Agriculture et cancer. Comprendre la santé des agriculteurs. www.agrican.fr/

lundi 2 mars 2026

Baisse inquiétante des populations d'oiseaux en Amérique du Nord

Une étude scientifique publiée dans Science en février 2026 révèle que le déclin des populations d’oiseaux en Amérique du Nord ne se poursuit pas seulement… il s’accélère.

Les chercheurs ont analysé près de 40 ans de données issues du North American Breeding Bird Survey, couvrant 261 espèces. Résultat : près de la moitié des espèces étudiées sont en diminution, et pour beaucoup d’entre elles, le rythme du déclin s’est intensifié au cours des dernières décennies.

Les chercheurs soulignent que l’agriculture intensive, marquée par l’usage accru de pesticides et d’engrais, la disparition des habitats naturels et le réchauffement climatique, exerce une pression croissante sur les populations d’oiseaux et explique leur déclin. Les régions les plus touchées sont le Mid-Atlantic, le Midwest et la Californie, toutes fortement marquées par une agriculture intensive.

Cette nouvelle étude confirme une tendance déjà observée ces dernières années : les oiseaux, considérés comme des indicateurs clés de la santé des écosystèmes, déclinent à un rythme préoccupant. Selon les chercheurs, ces résultats soulignent l’urgence d’agir pour protéger les habitats et adapter les pratiques agricoles et d’aménagement du territoire. 

 

Merle d'Amérique, un oiseau très familier des parcs et jardins, souvent en déclin localement. Crédit photo: Joseph Berger, Bugwood.org 

Une autre étude récente souligne que le déclin des oiseaux ne se limite pas à l’Amérique du Nord. Même dans les forêts tropicales encore préservées, les populations d’oiseaux diminuent, probablement en lien avec des changements climatiques subtils, comme des périodes de sécheresse plus longues. Les chercheurs s’inquiètent d’un « printemps silencieux » similaire à celui décrit par Rachel Carson dans les années 1960, où la disparition progressive des oiseaux pourrait transformer profondément ces écosystèmes.

 

Références 

➤ François Leroy et al. (2026). Acceleration hotspots of North American birds’ decline are associated with agriculture. Science391,917-921(2026). https://doi.org/10.1126/science.ads0871 

➤ Cornwall, W. (2026, février 25). Birds are vanishing from tropical forests. Is another ‘silent spring’ coming? Science. American Association for the Advancement of Science. 25 février 2026. https://www.science.org/content/article/birds-are-vanishing-tropical-forests-another-silent-spring-coming

➤ La Presse (2026). "Selon une étude : Il y a de moins en moins d’oiseaux dans le ciel de l’Amérique du Nord". La Presse. 27 février 2026. Cyberpresse [En ligne]. https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2026-02-27/selon-une-etude/il-y-a-de-moins-en-moins-d-oiseaux-dans-le-ciel-de-l-amerique-du-nord.php

 

lundi 23 février 2026

Cultiver sans pesticides, c'est possible

Vers des systèmes agricoles performants sans pesticides  

L’agriculture conventionnelle est fondée sur l’usage massif d’intrants chimiques, notamment des pesticides de synthèse pour lutter contre les ravageurs, les agents phytopathogènes et les mauvaises herbes (adventices). Ainsi, elle contribue fortement à la contamination des écosystèmes et à l’érosion de la biodiversité, tout en générant des coûts économiques et sanitaires importants pour la société. Face à ces enjeux, une équipe de chercheurs coordonnée par INRAE a mené pendant 10 ans une vaste expérimentation pour évaluer la faisabilité de systèmes de production agricoles sans pesticides de synthèse. Menée en partenariat avec École d’ingénieurs de Purpan et le CIRAD, cette étude s’inscrit dans le dispositif expérimental Rés0Pest et couvre différents agrosystèmes pédoclimatiques en France.

(OP)

Une expérimentation à grande échelle

Neuf systèmes de culture (grandes cultures, polyculture-élevage) ont été conçus avec des agriculteurs et des conseillers agricoles. L’objectif était ambitieux : supprimer totalement l’usage des pesticides (y compris les traitements par enrobage de semences), tout en maintenant des niveaux de production viables. Les chercheurs ont misé sur des mesures prophylactiques non chimiques et des principes agroécologiques tels que la diversification et l’allongement des rotations, la sélection de variétés adaptées, la gestion mécanique des adventices et le renforcement de la biodiversité fonctionnelle (cultures associées, cultures intermédiaires, mélanges de variétés, etc.). Le travail du sol, notamment le labour, et l'usage d'engrais minéraux sont restés possibles lorsque nécessaire, même si ceux-ci ne sont pas toujours conformes aux principes de l’agriculture de conservation des sols.

Des résultats encourageants

Au terme des dix années, les résultats montrent que produire sans pesticides est techniquement possible et économiquement viable pour les agriculteurs. Les rendements sont généralement inférieurs à ceux des systèmes conventionnels (avec recours aux pesticides), mais certains dispositifs ont atteint des performances comparables, voire supérieures selon les contextes. Surtout, aucune augmentation significative durable des dégâts liés aux maladies ou aux ravageurs n’a été observée.
La gestion des mauvaises herbes (adventices) reste le principal défi, nécessitant parfois davantage de travail du sol (labour). Malgré cela, plusieurs systèmes ont démontré une viabilité économique satisfaisante, avec des niveaux de revenu compatibles avec une activité agricole pérenne.

Un levier pour la transition agroécologique

Selon cette étude, une agriculture sans pesticides est possible, à condition de repenser en profondeur les systèmes de culture, notamment en diversifiant les rotations et les pratiques culturales, et d’agir à plusieurs niveaux. Cela implique d’organiser des filières et des circuits de commercialisation adaptés, de mieux valoriser économiquement les produits issus de ces systèmes, d’offrir un accompagnement technique aux agriculteurs et de mettre en place des politiques publiques cohérentes pour soutenir cette évolution. Ces résultats apportent ainsi des éléments concrets au débat sur la transition agroécologique et éclairent les trajectoires possibles vers une agriculture plus durable.


Références 

Ortiz-Vallejo D., Cellier V., Deytieux V. et al. (2026). Pesticide-free agriculture: is a third way possible besides organic and conventional agriculture? Plant Disease, DOI: https://doi.org/10.1094/PDIS-09-25-1839-FE 

INRAE. Une étude expérimentale menée sur 10 ans montre le potentiel de systèmes de production agricoles sans pesticides. Communiqué de presse, 19 février 2026. www.inrae.fr/actualites/etude-experimentale-menee-10-ans-montre-potentiel-systemes-production-agricoles-pesticides

Rés0Pest : Réseau expérimental de systèmes de culture zéro pesticides en Grande Culture et Polyculture-Elevage. https://reseau-pic.hub.inrae.fr/projets/res0pest

 


mardi 17 février 2026

Bioaccumulation des pesticides chez les lichens : implications écotoxicologiques

Les lichens sont des organismes symbiotiques qui associent un champignon et une algue, ou plus rarement une cyanobactérie. En plus d’être des organismes pionniers participant à la formation des sols, ils possèdent la capacité remarquable d’accumuler sur de longues périodes divers polluants atmosphériques, tels que le dioxyde de soufre, les oxydes d'azote, l'ammoniac, mais aussi les métaux lourds, certains pesticides ou même des éléments radioactifs. Grâce à cette aptitude et leur sensibilité à certains composés chimiques, les lichens sont devenus des modèles incontournables en écotoxicologie et de précieux bioindicateurs de la qualité de l’air.

Lichens encroutés se développant sur un rocher granitique (OP 2015)

Des recherches récentes montrent que les lichens peuvent également servir de bioindicateurs de la contamination par les pesticides. Par exemple, une étude menée en France a utilisé le lichen Xanthoria parietina pour détecter la présence de 48 pesticides dans l’air (Durand A. et al, 2024). Plusieurs types de pesticides (herbicides, fongicides, insecticides) ont été détectés, y compris des composés interdits dans certaines régions. Ces résultats indiquent que les lichens peuvent accumuler ces molécules sur de longues périodes, offrant ainsi un aperçu historique de la pollution atmosphérique par les pesticides. 

 La contamination par les pesticides semble fortement dépendre du contexte géographique : les sites urbains sont généralement moins contaminés que les zones industrielles ou rurales. L’étude a aussi révélé des zones polluées inattendues, en partie en raison de l’utilisation d’herbicides comme le glyphosate pour le contrôle de la végétation le long des installations industrielles et ferroviaires. La distribution spatiale des résidus suggère par ailleurs un apport supplémentaire de pesticides via le transport atmosphérique à l’échelle locale et régionale.

Par ailleurs, d’autres recherches ont montré que certains lichens, tels que Parmotrema tinctorum et Usnea barbata, sont particulièrement sensibles au glyphosate (Dos Santos et al., 2023). L’exposition à cet herbicide provoque des altérations morphologiques et anatomiques, une réduction de l’activité photosynthétique de l’algue symbiotique et un stress oxydatif, en fonction des concentrations et de la durée d’exposition. Ces lichens pourraient donc être utilisés comme bioindicateurs pour surveiller la dispersion du glyphosate dans l’air, notamment à proximité des zones agricoles.

Ces résultats s’inscrivent dans un contexte plus large de contamination atmosphérique par les pesticides. En effet, une étude récente a mis en évidence la présence de nombreux pesticides dans l’air et même dans les nuages. Des échantillons d’eau de nuage collectés au sommet du puy de Dôme en France ont révélé la présence de 32 pesticides différents, incluant des herbicides, fongicides et insecticides, parfois à des concentrations comparables ou supérieures aux seuils réglementaires européens pour l’eau potable (Bianco et al., 2025). Ces observations montrent que les pesticides peuvent être transportés sur de longues distances par l’atmosphère, intégrés aux nuages puis redistribués via les précipitations. Dans ce contexte, les lichens apparaissent comme des sentinelles écologiques particulièrement pertinentes pour détecter et suivre cette pollution diffuse et largement invisible et pour mieux comprendre l'impact des pesticides sur les écosystèmes et la santé humaine. 

Pour en savoir plus sur les lichens :

 ➤ Lichens (PestInfos, février 2026)


Références

➤ Bianco, A., Nibert, P., Wu, Y., Baray, J. L., Brigante, M., Mailhot, G., Deguillaume, L., Vione, D., Cabanes, D. J. E., Méjean, M., & Besse-Hoggan, P. (2025). Are Clouds a Neglected Reservoir of Pesticides?. Environmental science & technology, 59(40), 21579–21588. https://doi.org/10.1021/acs.est.5c03787

➤ Durand A, Dron J, Prudent P, Wortham H, Dalquier C, Reuillard M, Austruy A (2024). Evaluation of the atmospheric pollution by pesticides using lichens as biomonitors. Sci Total Environ. 2024 Dec. https://doi.org/10.1016/j.scitotenv.2024.177286

➤ Santos, A. M. D., Bessa, L. A., Augusto, D. S. S., Vasconcelos Filho, S. C., Batista, P. F., & Vitorino, L. C. (2023). Biomarkers of pollution by glyphosate in the lichens, Parmotrema tinctorium and Usnea barbata. Brazilian journal of biology (Revista brasleira de biologia), 83, 2023 Aug 28. https://doi.org/10.1590/1519-6984.273069

 


 

 

 

 

dimanche 8 février 2026

Le vivant de plus en plus exposé aux pesticides

La biodiversité mondiale est aujourd’hui menacée par de nombreuses activités humaines, parmi lesquelles l’utilisation massive de produits chimiques toxiques, notamment les pesticides agricoles. Si les volumes de pesticides utilisés sont relativement bien documentés, leurs effets réels sur les écosystèmes restent plus difficiles à quantifier à l’échelle globale. En 2022, lors de la 15e Conférence des Nations Unies sur la biodiversité (COP15) à Montréal, les États membres se sont pourtant engagés à réduire de 50 % les risques liés aux pesticides pour la biodiversité d’ici 2030. Mais les tendances mondiales actuelles vont-elles réellement dans le bon sens, vers une réduction de l’usage et des impacts des pesticides?

Une nouvelle manière de mesurer l’impact réel des pesticides

Pour répondre à cette question, une équipe de chercheurs allemands de l’université de Kaiserslautern-Landau a analysé l’évolution mondiale de la toxicité réelle des pesticides agricoles, et non pas seulement les quantités utilisées. Leur étude, publiée dans Science, prend en compte la toxicité intrinsèque de chaque substance pour différents organismes non ciblés, tels que les insectes pollinisateurs, les poissons ou les organismes du sol.

Les chercheurs ont compilé des données mondiales d’utilisation de pesticides entre 2013 et 2019, couvrant 625 substances actives. Ils ont ensuite pondéré les quantités appliquées par des seuils de toxicité issus de sept autorités réglementaires internationales. Cette méthode leur a permis de construire un indicateur global appelé toxicité appliquée totale ( ou TAT pour Total Applied Toxicity), qui reflète bien mieux l’impact potentiel des pesticides sur la biodiversité que les volumes seuls.

Augmentation globale de la toxicité environnementale

Les résultats sont sans appel et inquiétants! La toxicité environnementale réelle des pesticides a augmenté à l’échelle mondiale sur la période étudiée. Autrement dit, l’exposition du vivant à la toxicité des pesticides s’est accrue pour la majorité des groupes biologiques examinés, notamment les pollinisateurs, les organismes du sol, les poissons, les invertébrés aquatiques, les arthropodes terrestres et les plantes terrestres.

Cette hausse s’explique par deux facteurs principaux :

  • l’augmentation des quantités de pesticides de synthèse utilisée, en lien avec l’agriculture intensive et productiviste;
  • la toxicité croissante des substances actives, en particulier des insecticides, souvent plus puissants à très faibles doses.

En conséquence, la plupart des pays ne suivent pas une trajectoire compatible avec l’objectif international de réduction de moitié du risque pour la biodiversité d’ici 2030. Pire! L’expansion des terres cultivées et la résistance croissante des ravageurs aux pesticides, aussi bien dans les cultures conventionnelles que dans les cultures génétiquement modifiées, devraient conduire à de nouvelles augmentations de la toxicité appliquée totale (TAT) à l’avenir si aucun changement structurel n’est engagé.

Des cultures et des pays particulièrement contributeurs

L’étude montre que l’essentiel de la toxicité appliquée se concentre sur quelques grandes cultures agricoles. Les cultures de pomme de terre, canne à sucre, coton, soja, maïs et riz représentent à elles seules environ 80 % de l’impact global. 

Par ailleurs, les niveaux les plus élevés de TAT sont observés dans les pays où l’agriculture est la plus intensive. La Chine, le Brésil, les États-Unis et l’Inde contribuent ensemble à plus de la moitié de la toxicité mondiale des pesticides. Les auteurs soulignent également que certains pays à forte intensité de TAT, comme le Brésil, l’Argentine ou les États-Unis, présentent des taux élevés de cultures génétiquement modifiées (OGM). Cela montre que les technologies OGM ne réduisent pas nécessairement l’usage ni la toxicité des pesticides, et peuvent même l’augmenter, comme c’est le cas aux États-Unis.

Des changements systémiques indispensables

Les chercheurs concluent que le respect des engagements internationaux en matière de biodiversité nécessite une transformation profonde des systèmes agricoles. La simple substitution de pesticides « moins toxiques » ne suffit pas : des substances moins dangereuses mais moins efficaces peuvent être utilisées en plus grandes quantités, avec des effets négatifs sur d’autres organismes non ciblés.

Parmi les leviers identifiés figurent :

  • la réduction drastique ou l’interdiction des substances les plus dangereuses;
  • le développement de l'agriculture biologique, sans pesticides de synthèse, ou d'une agriculture sans aucun pesticides;
  • la généralisation de pratiques agroécologiques plus résilientes : diversification des cultures, gestion moins intensive des sols, etc.;
  • la réduction du gaspillage alimentaire; 
  • et une évolution des régimes alimentaires, moins dépendants des cultures intensives, notamment celles liées à la production de viande.

Sans changements structurels du modèle agricole intensif actuel, seul un nombre très limité de pays, comme le Chili selon les projections de l’étude, pourrait atteindre l’objectif de réduction des risques liés aux pesticides d’ici 2030.

Références

➤ Jakob Wolfram et al. (2026). Increasing applied pesticide toxicity trends counteract the global reduction target to safeguard biodiversity. Science391,616-621(2026). https://doi.org/10.1126/science.aea8602

➤ Lucchese, V. (2026). L’exposition du vivant à la toxicité des pesticides augmente dans le monde. Reporterre. [En ligne]. https://reporterre.net/L-exposition-du-vivant-a-la-toxicite-des-pesticides-augmente-dans-le-monde

En apprendre plus sur la Convention sur la biodiversité des Nations unies :

➤ Site Web de la Convention sur la diversité biologique (CDB) / Convention of Biological Diversity (CBD) : www.cbd.int/ (en anglais)



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