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jeudi 15 octobre 2026

Une brève histoire chronologique des pesticides et de la lutte antiparasitaire : I Antiquité

Depuis les débuts de l’agriculture, l’être humain cherche à se protéger des organismes qui entrent en compétition avec lui pour l’alimentation ou qui nuisent à son bien-être, à son hygiène ou à sa santé. Insectes ravageurs et piqueurs, maladies des plantes, mauvaises herbes (adventices) et rongeurs ont ainsi très tôt été identifiés comme des organismes indésirables qu’il convient de contrôler ou de limiter.

L’utilisation de substances destinées à lutter contre ces organismes nuisibles, que l’on regroupe aujourd’hui sous le terme de pesticides, remonte à l’Antiquité. Jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, les produits employés en agriculture et en hygiène reposent essentiellement sur des substances minérales (soufre, cuivre, arsenic, mercure) ou sur des composés organiques d’origine végétale (pyrèthre, nicotine, roténone). Leur découverte et leur utilisation résultent le plus souvent d’observations empiriques, d’expérimentations progressives ou de savoirs issus des médecines et traditions agricoles anciennes.

Une brève histoire chronologique des pesticides et de la lutte antiparasitaire 
 Afin de retracer cette évolution, cette série est organisée en quatre grandes périodes historiques :
  • I. Antiquité (10 000 av. J.-C. → Ve siècle apr. J.-C.) : naissance des premières stratégies de lutte contre les organismes nuisibles.
  • II. Moyen Âge (Ve siècle → XVe siècle) : consolidation des savoirs agricoles et toxicologiques hérités de l’Antiquité.
  • III. Temps modernes (XVIe → XIXe siècle) : révolution scientifique et naissance de la chimie agricole ainsi que des premiers pesticides modernes.
  • IV. Époque contemporaine (1930 → aujourd’hui) :  Révolution verte, pesticides industriels et émergence des crises écologiques associées.

L’Antiquité constitue ainsi la première période au cours de laquelle ces pratiques se diversifient et commencent à être documentées dans des textes médicaux, agricoles et naturalistes.

Dès les débuts de l’agriculture, les sociétés humaines sont confrontées à un défi majeur: protéger leurs cultures et leurs réserves alimentaires contre une grande diversité d’organismes vivants, insectes, rongeurs, champignons et adventices. Bien avant l’apparition de la chimie moderne, les civilisations antiques développent une vaste gamme de réponses empiriques, fondées sur l’observation de la nature et l’expérimentation.

Entre le Néolithique et les premiers siècles de notre ère, ces pratiques prennent des formes très variées: 

  • usage de substances minérales toxiques comme le soufre ou l’arsenic,
  • exploitation de plantes aux propriétés répulsives ou insecticides comme le neem ou le pyrèthre, 
  • fumigations de résines aromatiques, 
  • utilisation d’organismes vivants comme agents de contrôle biologique
  • mais aussi interventions sur l’environnement.

Ces connaissances ne relèvent pas encore d’une science structurée de la lutte antiparasitaire, mais elles constituent les fondations historiques des pesticides et des stratégies modernes de protection des cultures. Elles montrent également que la frontière entre médecine, agriculture et toxicologie était alors largement perméable.


10 000 ans avant J.-C.  - Naissance de l’agriculture et premiers ravageurs

Avec la sédentarisation des sociétés humaines au Néolithique, l’agriculture se développe progressivement: les plantes sont cultivées, les animaux domestiqués et les récoltes stockées. Cette concentration de ressources végétales favorise l’apparition de nombreux organismes nuisibles, insectes, rongeurs, champignons et adventices, marquant le début d’une compétition durable entre les sociétés humaines et les ravageurs des cultures (Mazoyer et Roudart, 1997; FAO). 

Apparue initialement dans le Croissant fertile au Proche-Orient, l’agriculture se diffuse progressivement vers l’Europe, l’Afrique du Nord et l’Asie, tandis que d’autres foyers agricoles émergent indépendamment en Chine, dans la vallée de l’Indus, en Afrique subsaharienne et dans les Amériques, à différentes périodes du Néolithique. En Europe, l’agriculture s’implante progressivement entre environ 7000 et 3000 av. J.-C.
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Les premiers foyers de l'agriculture dans le monde et leur expansion, D'après J. Diamond et al. (2003) "Farmers and Their Languages: The First Expansions", Science. Crédit: Chamois rouge, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Les premières communautés agricoles doivent rapidement protéger leurs récoltes et leurs réserves alimentaires contre les insectes des denrées stockées et les invasions de criquets, capables de ravager des champs entiers en quelques heures. Les textes anciens témoignent déjà de cette préoccupation. Dans la Bible, plusieurs des « Dix plaies d’Égypte » décrites dans le livre de l’Exode évoquent des fléaux biologiques : invasions de criquets, pullulations d’insectes (moustiques, mouches, taons) ou proliférations de parasites (poux) qui infestent les humains et le bétail (GÉO, 2022). Ces récits constituent moins des descriptions scientifiques que l’un des premiers témoignages culturels de la perception humaine des ravageurs et des catastrophes agricoles.

Les essaims de criquets constituent encore aujourd’hui une menace majeure pour certaines régions agricoles. © FAO https://www.fao.org/locust-watch/activities/fr

Dans les récits bibliques, les Dix plaies d’Égypte représentent l’un des premiers témoignages culturels et symboliques illustrant la perception des fléaux biologiques et des ravageurs. Les moustiques (ou les poux), les mouches (ou les taons) et les sauterelles (ou criquets) figurent parmi les « dix plaies d’Égypte » dans le livre de l’Exode (GÉO, 2022). 
 « […Les sauterelles (les criquets, ndlr)] Elles couvrirent la surface de toute la terre, et la terre fut dans l’obscurité ; elles dévorèrent toute l’herbe de la terre et tout le fruit des arbres, tout ce que la grêle avait laissé ; et il ne resta aucune verdure aux arbres ni à l’herbe des champs, dans tout le pays d’Égypte. […] » 
- Exode 10:13-14,19

 ➤ Encyclopédie de l'Histoire du Monde (World History Encyclopedia) : Dix plaies d'Égypte. www.worldhistory.org/trans/fr/1-20550/dix-plaies-degypte/


4500–1000 avant J.-C. - Soufre et premières fumigations

En Basse-Mésopotamie, les Sumériens découvrent empiriquement très tôt les propriétés toxiques et répulsives du soufre. Des blocs de soufre sont brûlés dans les champs, les entrepôts ou les habitations afin de repousser insectes et acariens grâce aux fumées dégagées lors de la combustion (Sygenta, 2022; Cornell University, 2003). Cette pratique constitue l’une des premières formes connues de fumigation dans l’histoire de la lutte parasitaire. 

Le soufre restera utilisé pendant des millénaires dans l’agriculture et la protection des récoltes. Les Grecs et les Romains reprennent ensuite ces pratiques et développent divers mélanges à base de soufre, parfois combiné à des huiles végétales, notamment l’huile d’olive, afin de protéger les cultures et les denrées stockées (Pretty et Bharucha, 2015).

Dépôt volcanique de soufre.
Dépôt volcanique de soufre Crédit: Heidi Soosalu, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Dans l’Odyssée, Homère (VIIIe siècle av. J.-C.) mentionne l'usage du souffre brûlé pour purifier des lieux dans un contexte rituel ou domestique : Ulysse fit « brûler du soufre pour purifier la salle, la maison et la cour » (chant XXII). Ce passage illustre la connaissance ancienne des propriétés assainissantes et répulsives des fumigations au soufre.

Vers 2000 -1500 av. J.‑C. - Fumigations et huiles en Égypte ancienne

Dans l’Égypte antique, les fumigations de résines aromatiques comme l’encens, la myrrhe ou le kyphi (mélange complexe de résines, vin, miel, aromates) sont largement utilisées lors des rites religieux, des pratiques funéraires et de la purification des habitations et des temples. Les Égyptiens emploient également des huiles parfumées, des onguents et diverses préparations végétales dans un but à la fois rituel, médical et sanitaire.

Certaines de ces substances possèdent des propriétés antiseptiques, insectifuges ou répulsives. Leur combustion produit des fumées odorantes susceptibles de limiter indirectement la présence de certains insectes et autres nuisibles dans les lieux clos, notamment autour des corps momifiés ou dans les espaces rituels (Barnes et al., 2019). Même si ces pratiques ne relèvent pas encore d’une lutte antiparasitaire au sens moderne, elles témoignent d’une observation empirique des effets de certaines substances naturelles sur l’environnement et les parasites.

Le Papyrus Ebers, rédigé vers 1550 av. J.-C., constitue l’un des plus anciens traités médicaux connus. Ce document rassemble plusieurs centaines de recettes et remèdes à base de plantes, huiles, gommes, résines et minéraux destinés à traiter diverses affections, y compris des parasites intestinaux ainsi que certaines maladies cutanées ou infestations liées à des ectoparasites comme les poux et les puces.

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Une fresque de la tombe de Sennedjem illustrant l'agriculture dans l'Égypte antique dans les champs d'Ialou: au-dessus d'un canal bordé de palmiers à dattes, scènes de récolte à la faucille de l'orge et du lin, de semailles et de labourage avec une araire. Crédit: Charles Wilkinson, CC0, via Wikimedia Commons


Vers 2500 av. J.-C. - Neem et médecine ayurvédique indienne

En Inde, les premiers textes de la médecine ayurvédique mentionnent le margousier ou neem (Azadirachta indica, famille des Meliaceae), un arbre reconnu depuis l’Antiquité pour ses propriétés médicinales, antiseptiques et insectifuges. Les extraits de feuilles, d’écorce, de graines ou d’huile de neem sont traditionnellement utilisés pour traiter diverses affections, mais aussi pour protéger les denrées stockées et repousser certains insectes nuisibles (Isman, 2006).

Vieille de plusieurs millénaires, l’Ayurveda est une médecine traditionnelle indienne visant à maintenir l’équilibre du corps et de l’esprit grâce à l’alimentation, aux plantes médicinales, aux massages et à diverses pratiques d’hygiène de vie. Son approche privilégie la prévention et le maintien de la santé globale.

Originaire du sous-continent indien, le neem pousse dans les régions tropicales et semi-arides d’Asie et d’Afrique. Sa diffusion vers l’Afrique est probablement liée aux échanges commerciaux anciens entre l’Inde, la péninsule Arabique et les côtes africaines de l’océan Indien. Dans plusieurs régions, les feuilles ou les rameaux de neem sont utilisés comme répulsifs contre les insectes piqueurs, tandis que les fumigations de feuilles séchées servent parfois à éloigner les moustiques.

Le neem reste aujourd’hui l’un des exemples les plus connus de biopesticide naturel. Son principal composé actif, l’azadirachtine, perturbe notamment l’alimentation, la croissance et la reproduction de nombreux insectes ravageurs.

Le margousier ou neem  (Azadirachta indica, Meliaceae) est considéré comme un arbre « sacré » dans certaines traditions indiennes en raison de ses nombreux usages médicinaux et agricoles. Crédit photo : licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

Pour en savoir plus sur le Neem : 
➤ Schmutterer, H. (Eds.), 1995. The Neem Tree: Azadirachta indica A. Juss. and Other Meliaceous Plants. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/book/10.1002/3527603980

 

Vers 1200 av. J.-C. - Agriculture et lutte contre les nuisibles en Chine ancienne

Dans la Chine ancienne, les agriculteurs utilisent déjà diverses substances naturelles pour protéger les cultures et les denrées stockées. Des préparations d’origine végétale servent notamment à préserver les semences contre les insectes, les acariens et les rongeurs, et probablement contre certaines maladies fongiques affectant les récoltes (Cornell University, 2003; Pretty et Bharucha, 2015). 

Les textes historiques chinois mentionnent également l’emploi de substances minérales toxiques contenant du mercure ou de l’arsenic dans des usages médicaux et antiparasitaires, notamment contre les poux et d’autres ectoparasites humains. Ces pratiques illustrent l’ancienneté de l’utilisation de composés chimiques naturels pour lutter contre les organismes nuisibles, bien avant l’apparition des pesticides de synthèse.

 

450 av. J.-C. - Hygiène, environnement et maladies en Grèce et Rome antiques

Dans son traité Des airs, des eaux et des lieux, le médecin grec Hippocrate (vers 460–370 av. J.-C.) recommande d’implanter les villages loin des marécages afin d’éviter les « airs malsains » (ou miasmes) qu’il considère responsables de certaines fièvres, probablement liées au paludisme (Bruce-Chwatt, 1985; Oaks et al., 1991). Fondée sur l’observation de l’environnement, cette approche constitue l’une des premières tentatives de relier santé humaine, climat et conditions sanitaires. 

Dans le monde grec puis dans l’Empire romain, ces principes inspirent diverses interventions environnementales: drainage des marais, assèchement des étangs et construction de réseaux d’égouts destinés à évacuer les eaux stagnantes et les déchets (Oaks et al., 1991). Bien que le rôle des moustiques dans la transmission du paludisme reste alors inconnu, ces aménagements réduisent indirectement les zones de reproduction des moustiques et représentent les premières formes de lutte sanitaire environnementale.

À cette époque, le paludisme est attribué aux émanations nocives des zones humides, conformément à la théorie des miasmes qui dominera jusqu’au XIXe siècle. L’étymologie du mot « malaria » en garde la trace : mal aria (« mauvais air ») en italien médiéval. Le terme « paludisme » dérive quant à lui du latin palus (« marais »).
Le savant romain Marcus Terentius Varro ou Varron (116–27 av. J.-C.) évoque même l’existence de minuscules créatures invisibles provenant des marais susceptibles de provoquer des maladies, une intuition remarquable bien avant la découverte des micro-organismes et des moustiques vecteurs.
 ➤ Hippocrate. Des airs, des eaux et des lieux. Traduction française, 1844. https://remacle.org/bloodwolf/erudits/Hippocrate/eaux1.htm


470 - 150 av. J.-C.: Amurca et protection des oliviers en Grèce et Rome antiques

Le philosophe grec Démocrite (vers 460–370 av. J.-C.), cité plus tard par des auteurs romains comme Pline l’Ancien, mentionne l’usage de l’amurca (ou margine), un résidu liquide amer issu de la fabrication de l’huile d’olive. Cette substance était utilisée dans les oliveraies afin de limiter certaines maladies des arbres et de repousser divers ravageurs.

L’amurca restera employée pendant des siècles dans le monde méditerranéen. Son utilisation agricole est encore mentionnée à la Renaissance, notamment pour protéger les oliviers et traiter certains sols agricoles. Riche en composés organiques et phénoliques, ce sous-produit de l’olive possède effectivement des propriétés biologiques pouvant exercer des effets répulsifs ou toxiques sur certains organismes.

Dans De agri cultura (en français De l'agriculture), souvent appelé De re rustica dans les éditions anciennes, Caton l’Ancien (234–149 av. J.-C.) attribue à l’amurca de nombreux usages agricoles et domestiques : protection des cultures, traitement des semences, répulsif contre certains insectes et parasites, conservation de matériaux et soins vétérinaires, notamment contre certaines affections cutanées des moutons. Cette polyvalence illustre l’importance des sous-produits naturels dans les premières stratégies de protection des cultures.

Les auteurs agricoles romains comme Marcus Terentius Varro, Columelle et Palladius reprendront ensuite plusieurs de ces pratiques dans leurs traités d’agronomie.
 ➤ M. Porcius Caton. Économie rurale. Traduction française De M. Nisard, 1777. https://remacle.org/bloodwolf/erudits/caton/agriculture.htm

Ve–Ier siècle av. J.-C. - Pyrèthre comme plante insecticide

Dans le bassin méditerranéen, en Perse et en Chine ancienne, certaines espèces de pyrèthre (principalement du genre Tanacetum) sont connues pour leurs propriétés insectifuges et insecticides. Les capitules floraux séchés, réduits en poudre, étaient utilisés pour repousser ou éliminer des insectes domestiques, notamment les poux, ainsi que pour protéger les denrées stockées (Meurer-Grimes, 1996; Ware et Whitacre, 2004). Ces usages relèvent d’une pharmacopée empirique fondée sur l’observation des effets irritants et toxiques de la plante sur les insectes.

Cette tradition d’utilisation des pyrèthres s’est diffusée par les échanges commerciaux entre l’Orient et le bassin méditerranéen, puis a été progressivement intégrée dans certaines pratiques de l’Empire romain, principalement dans des contextes domestiques et d’hygiène plutôt qu’agricoles à grande échelle.

Les composés actifs des pyrèthres, appelés pyréthrines, sont aujourd’hui bien identifiés et constituent encore la base de nombreux insecticides naturels modernes.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2c/Tanacetum_cinerariifolium_MHNT.BOT._2012.10.14.JPG/1280px-Tanacetum_cinerariifolium_MHNT.BOT._2012.10.14.JPG
Capitules du pyrèthre de Dalmatie (Tanacetum cinerariifolium, syn. Chrysanthemum cinerariaefolium, Asteraceae). Une fois séchés, les capitules peuvent être réduits en poudre pour fabriquer un insecticide naturel. Crédit photo : Roger Culos - travail personnel, licence CC BY-SA 3.0

 

Vers 300 av. J.-C. - Botanique et premières observations phytopathologiques

Disciple d’Aristote, le philosophe grec Théophraste (vers 371–287 av. J.-C.) réalise les premières observations systématiques connues consacrées aux plantes et à leurs maladies. Dans ses travaux, il décrit les maladies touchant les arbres, les céréales et les légumineuses, et s’intéresse aux relations entre les végétaux et leur environnement (sol, climat, exposition, pratiques agricoles).

Il évoque également des causes possibles de dépérissement des cultures, allant des conditions naturelles aux effets des interventions humaines, et rapporte des moyens empiriques de limiter certains dommages, sans distinction moderne entre agents phytopathogènes (champignons, bactéries, insectes) mais avec une approche déjà naturaliste et comparative.

Considéré comme l’un des fondateurs de la botanique, Théophraste est le premier auteur connu à étudier les plantes pour elles-mêmes, et non uniquement pour leur usage médicinal ou agricole. Ses deux œuvres majeures, Histoire des plantes (Historia Plantarum) et Des causes des plantes (De causis plantarum), proposent une classification des végétaux (arbres, arbustes, herbes; plantes sauvages et cultivées), ainsi qu’une analyse de leur croissance, de leurs maladies et de leurs interactions avec le milieu.

 

Ier siècle apr. J.-C. - Pline, Dioscoride et les substances naturelles

Au Ier siècle apr. J.-C., le naturaliste romain Pline l’Ancien (23–79) rassemble dans son Histoire naturelle (Naturalis Historia) une vaste compilation de savoirs issus de l’Antiquité concernant les substances naturelles utilisées pour l’agriculture, la médecine et la protection des cultures. Il y décrit notamment l’usage de produits minéraux et végétaux aux propriétés toxiques ou répulsives, tels que l’arsenic et certains dérivés soufrés, ainsi que diverses huiles et préparations destinées à protéger les vignobles et les récoltes contre les maladies et la détérioration des fruits, notamment la pourriture des raisins (Fourche, 2004).

Pline l'Ancien a rassemblé dans son Histoire naturelle de nombreuses anecdotes sur l'utilisation des pesticides au cours des trois ou quatre siècles précédents.
➤ Pline l’Ancien. Historia naturalis. Internet Archive. https://archive.org/details/OEXV10R/OEXV10/
➤ Histoire naturelle de Pline : avec la traduction en français. Tome 1 / par M. É. Littré,... https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2820810.texteImage
 
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PHGCOM, Public domain, via Wikimedia Commons

Dans le monde romain, ces substances s’inscrivent dans une pratique empirique plus large de protection des denrées stockées et des cultures, où les frontières entre médecine, toxicologie et lutte contre les nuisibles restent encore floues.

Parallèlement, le médecin et botaniste grec Pedanius Dioscoride (vers 20–90 apr. J.-C.) rédige le traité De materia medica, qui recense plus de 800 substances d’origine végétale, animale et minérale utilisées en médecine et susceptibles d’avoir des effets répulsifs ou toxiques sur les nuisibles. Cet ouvrage devient une référence majeure de la pharmacologie antique, puis médiévale, dans les mondes grec, romain, byzantin et islamique.

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Le manuscrit en grec, Codex medicus Graecus, dit Dioscoride de Vienne (vers 512), comporte 383 illustrations botaniques, comme celle-ci du chardon à foulon, (δίψακος, Dipsacus fullonum), avec annotations en arabe. Crédit: auteur inconnu, Public domain, via Wikimedia Commons

Dioscoride y décrit de nombreuses plantes toxiques ou répulsives comme l’armoise, l’absinthe, l’aconit ou l’hellébore utilisées en médecine, mais aussi susceptibles d’être employées de manière empirique pour repousser ou éliminer certains parasites et nuisibles. Son œuvre établit ainsi un lien durable entre botanique médicinale et gestion des organismes indésirables.

Dans l’Empire romain, certaines plantes hautement toxiques sont également utilisées de façon empirique comme rodenticides ou insecticides. C’est notamment le cas du vératre (Veratrum album et Veratrum nigrum), dont les extraits ou poudres sont intégrés à des appâts destinés à lutter contre les rongeurs dans les zones de stockage des denrées (Costa, 1987).

Le Vératre blanc (Veratrum album, Liliaceae) contient plusieurs alcaloïdes comme la protoveratrine A, la protoveratrine B, la veratridine, la cevadine et la jervine. Crédit photo: C.Farquet, CC0, via Wikimedia Commons

De même, les aconits (Aconitum spp.), plantes très toxiques riches en alcaloïdes, sont connus depuis l’Antiquité gréco-romaine pour leurs propriétés létales. Décrits par les auteurs anciens puis repris dans les traditions pharmaceutiques ultérieures, ils ont été utilisés de manière empirique comme poisons et, plus marginalement, dans des appâts destinés à éliminer certains animaux nuisibles.

Description de cette image, également commentée ci-après
Les aconits comme Aconitum napellus (Ranunculaceae) contiennent des alcaloïdes toxiques, dont l'aconitine, poison mortel pour les humains et pour de nombreux animaux. Sa grande toxicité lui a valu d'être surnommée « arsenic végétal » par Pline l'Ancien. Crédit: Henriëtte Schilthuis, Industrieschool voor Vrouwelijke Jeugd, Public domain, via Wikimedia Commons

 

IIIᵉ–IVᵉ siècle apr. J.-C. - Premières formes de lutte biologique

En Chine ancienne, certaines pratiques agricoles montrent une utilisation précoce d’organismes vivants pour limiter les ravageurs des cultures. Une méthode particulièrement remarquable concerne l’usage des fourmis tisserandes, notamment Oecophylla smaragdina, utilisées dans les vergers d’agrumes pour réduire les populations d’insectes phytophages tels que les chenilles et certains insectes foreurs (Pasera et Aron, 2005; Heimpel et Mills, 2017).

Nid de fourmis tisserandes fait de feuilles vertes soudées ensemble Crédit: Basile Morin, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=68889807

Les agriculteurs installent ou déplacent les nids dans les arbres cultivés et les relient par des tiges de bambous afin de favoriser la présence et la circulation de ces fourmis prédatrices dans les plantations. Celles-ci défendent leur territoire et chassent activement de nombreux insectes nuisibles, contribuant ainsi à la protection des cultures sans recours à des substances chimiques. Cette pratique est décrite dans des sources chinoises anciennes, notamment le traité Nanfang Caomu Zhuang ou Plantes et arbres du Sud (début du IVᵉ siècle apr. J.-C.), souvent cité comme l’un des premiers témoignages de lutte biologique en agriculture.

Cette forme de gestion des ravageurs est aujourd’hui considérée comme l’un des plus anciens exemples documentés de contrôle biologique, reposant sur l’exploitation d’un prédateur naturel pour limiter les populations d’insectes nuisibles.

Par ailleurs, certaines sources chinoises de l’Antiquité tardive attribuées à Ge Hong (283–343 apr. J.-C.) évoquent l’usage de composés à base d'arsenic dans des contextes agricoles et parasitaires, probablement pour limiter les attaques d’insectes sur certaines cultures, notamment le riz. Ces pratiques témoignent de la coexistence précoce de méthodes biologiques et chimiques empiriques de protection des cultures. 


Héritage antique des pratiques de protection des cultures

À travers l’Antiquité, se dessine progressivement une compréhension empirique mais de plus en plus organisée des interactions entre plantes, organismes nuisibles et environnement. Des fumigations sumériennes aux traités agricoles romains, en passant par les pharmacopées grecques et les pratiques agricoles chinoises, les sociétés antiques élaborent des solutions diversifiées pour limiter les pertes agricoles et améliorer la survie des récoltes.

Ces pratiques reposent sur trois grands axes qui traversent toute cette période : l’usage de substances naturelles toxiques ou répulsives, l’observation des effets des plantes médicinales et la manipulation de l’environnement ou des organismes vivants pour réduire les nuisibles. Certaines de ces approches, comme l’usage des fourmis en Chine ou des extraits végétaux insecticides, annoncent déjà des concepts modernes tels que la lutte biologique et la protection intégrée des cultures.

L’Antiquité ne connaît pas encore la notion de pesticide au sens moderne, mais elle en pose les fondements conceptuels et pratiques. Ces savoirs accumulés seront progressivement transmis, enrichis et transformés au fil du Moyen Âge puis de la révolution scientifique, jusqu’à l’émergence des pesticides modernes.


 Repères chronologiques - Antiquité et premières pratiques de lutte contre les nuisibles (résumé)

Périodes  Faits marquants
Vers 10 000 av. J.-C Naissance de l’agriculture et apparition des premiers ravageurs des cultures; les textes anciens évoquent déjà les invasions de criquets et autres fléaux biologiques (Bible et Dix plaies d’Égypte).
4500–1000 av. J.-C. Usage du soufre et premières fumigations antiparasitaires en Mésopotamie; mention du soufre brûlé chez Homère.
Vers 2000–1500 av. J.-C. Fumigations de résines aromatiques et huiles parfumées dans l’Égypte antique; remèdes antiparasitaires mentionnés dans le Papyrus Ebers.
Vers 2500 av. J.-C.  Utilisation du neem (Azadirachta indica) dans les traditions médicales et agricoles de l’Inde ancienne.
Ve–Ier siècle av. J.-C. Usage du pyrèthre comme plante insecticide dans le bassin méditerranéen et en Asie.
450 av. J.-C. Hippocrate relie environnement, marais et maladies dans Des airs, des eaux et des lieux ; premières approches de lutte sanitaire environnementale contre le paludisme.
470–150 av. J.-C. Utilisation de l’amurca (résidu de l’huile d’olive) pour protéger les oliviers et les cultures dans le monde grec et romain.
Vers 300 av. J.-C. Théophraste réalise les premières observations systématiques des maladies des plantes et fonde la botanique antique.
Ier siècle apr. J.-C. Pline l’Ancien et Dioscoride décrivent de nombreuses substances minérales et végétales utilisées contre les nuisibles dans l’Empire romain.
IIIe–IVe siècle apr. J.-C. Première lutte biologique documentée en Chine avec l’utilisation de fourmis tisserandes (Oecophylla smaragdina) dans les vergers d’agrumes.


Références

Bernard J-L.et Ambolet B., 2022. Depuis quand utilise-t-on des pesticides ?. Encyclopédie, Question sur..., 2022, Révisé en 2025. www.academie-agriculture.fr/publications/encyclopedie/questions-sur/0901q01-depuis-quand-utilise-t-des-pesticides

Bruce-Chwatt L.J. (1985). Malaria and its control, Oxford University Press, 1985. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/3915277/

Cornell University (2003). Brief History of Pest Management. https://courses.cit.cornell.edu/ipm444/test/01Intro/01intro_2.html  

Cornell University (2003). The History of Integrated Pest Management (Table). https://courses.cit.cornell.edu/ipm444/lec-notes/extra/ipm-history.html 

Costa, L.G. (1987). Toxicology of Pesticides: A Brief History. In: Costa, L.G., Galli, C.L., Murphy, S.D. (eds) Toxicology of Pesticides. NATO ASI Series, vol 13. Springer, Berlin, Heidelberg. https://doi.org/10.1007/978-3-642-70898-5_1

Costantino, Grace (2012). The Good, the Bad, and Pest Control. Biodiversity Heritage Library (BHL). https://blog.biodiversitylibrary.org/2012/10/the-good-bad-and-pest-control.html

FAO. Lutte contre les organismes nuisibles et gestion des pesticides. Ressources. www.fao.org/pest-and-pesticide-management/resources/fr/

Fishe, F.M., 2010. Pest Management and Pesticides: A Historical Perspective. I219/PI219, 12/2009. EDIS, 2010(1). https://doi.org/10.32473/edis-pi219-2009

Fisher Scientific, 2016. The Evolution of Chemical Pesticides. LAB Reporter, 2016, Issue 4. www.fishersci.ca/ca/en/publications/lab-reporter/2016/issue-4/the-evolution-chemical-pesticides.html

Fourche R. (2005). « Contribution à l’histoire de la protection phytosanitaire dans l’agriculture française, 1880-1970 », Ruralia [En ligne], 15 | 2004, mis en ligne le 30 septembre 2005, consulté le 25 janvier 2026. URL : http://journals.openedition.org/ruralia/1049

Heimpel GE., Mills NJ. (2017). Biological control: ecology and applications. Cambridge University Press, Cambridge, 2017, 380p. [Google Books]  

Isman M.B. (2006). Botanical insecticides, deterrents, and repellents in modern agriculture and an increasingly regulated world. Annu Rev Entomol. 2006:51:45-66. doi: https://doi.org/10.1146/annurev.ento.51.110104.151146

Mazoyer, M., Roudart L. (1997 /2002). Histoire des agricultures du monde : du néolithique à la crise contemporaine. Ed. du Seuil, 699 p., 2002, 978-2-0205-3061-3. https://hal.science/hal-02826757

Meurer-Grimes, B., 1996. Pyrethrum Flowers. Production, Chemistry, Toxicology, and Uses. Brittonia 48, 613–614 (1996). https://doi.org/10.2307/2807884

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Passera L., Aron S. (2005). Les fourmis: comportement, organisation sociale et évolution, CNRC, 2005, p.3 [Livre en ligne] [Google Book] 

Pretty, J., & Bharucha, Z. P. (2015). Integrated Pest Management for Sustainable Intensification of Agriculture in Asia and Africa. Insects, 6(1), 152-182. https://doi.org/10.3390/insects6010152

Schmutterer, H. (Eds.), 1995. The Neem Tree: Azadirachta indica A. Juss. and Other Meliaceous Plants. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/book/10.1002/3527603980

Smith, R. F., Mittler, T. E. & Smith, C. N. (éditeurs). History of Entomology. Palo Alto, CA : Annual Reviews, Inc., 1973. vii + 517 p. ISBN 0-8243-2101-7. Publié en coopération avec l’Entomological Society of America. https://vdoc.pub/documents/history-of-entomology-4tm7e9b2igi0

Sygenta (2022). Un bref historique des pesticides. [En ligne]. www.syngenta.ch/fr/un-bref-historique-des-pesticides

Ware G.W., Whitacre D.M. (2004). The Pesticide Book. MeisterPro Information Resources, 488p., 2004. https://books.google.ca/books/about/The_pesticide_book.html?id=jQ9NAAAAYAAJ&redir_esc=y

Autres sources utilisées

Pour les références des ouvrages et personnages historiques : Encyclopédie Wikipedia. www.wikipedia.org/

Pour les photos :  www.bugwood.org et commons.wikimedia.org

 

 

vendredi 11 septembre 2026

Près d’un agriculteur sur deux exposé chaque année aux pesticides

Les pesticides sont depuis longtemps un outil majeur de l’agriculture intensive moderne. Mais une nouvelle étude internationale révèle l’ampleur préoccupante de leurs conséquences sur la santé des agriculteurs et travailleurs qui les utilisent : près de la moitié des agriculteurs et travailleurs agricoles dans le monde seraient victimes chaque année d’une intoxication aiguë involontaire aux pesticides.

Publiée le 2 septembre 2026 dans la revue Frontiers in Public Health, l’étude estime entre 402 et 433 millions le nombre de cas d’intoxication aiguë chaque année. Rapporté à une population agricole mondiale estimée à 934 millions de personnes, cela représente environ 46 % des agriculteurs. 

Source: William M. Brown Jr., Bugwood.org 

 

L’Asie et l’Afrique particulièrement touchées

Toutes les régions du monde ne sont pas touchées de la même manière. L’Asie du Sud concentre le plus grand nombre de cas, devant l’Asie du Sud-Est et l’Afrique de l’Est. Au Burkina Faso, la proportion de travailleurs agricoles ayant subi une intoxication atteint près de 84 %, selon les estimations de l’étude.

Au-delà des centaines de millions de personnes malades, le bilan humain est également dramatique : les chercheurs estiment qu’environ 11000 personnes meurent chaque année des suites d’une intoxication involontaire aux pesticides. Près de 60 % de ces décès seraient enregistrés en Inde.

Une exposition qui ne se limite pas au moment de pulvériser

Les agriculteurs peuvent être exposés aux pesticides lors de leur préparation et de leur application, mais aussi en manipulant des cultures récemment traitées, des équipements contaminés ou des vêtements ayant été en contact avec les produits. Le problème pourrait d’ailleurs être encore plus important que ne le suggèrent les chiffres. Les auteurs soulignent que les données disponibles restent incomplètes et que de nombreux cas d’intoxication ne sont probablement pas recensés. L’étude ne prend par ailleurs pas en compte les effets sanitaires à long terme de l’exposition (exposition chronique), ni l’exposition des quelque 84 millions d’enfants travaillant dans l’agriculture.  

Une utilisation de pesticides toujours en hausse

Alors que les risques sanitaires des pesticides sont de mieux en mieux documentés, l’utilisation mondiale des pesticides continue d’augmenter. Les chercheurs estiment qu’environ 3,8 millions de tonnes de pesticides ont été utilisées en 2023, soit plus du double du volume enregistré en 1990.

L'enjeu ne concerne donc pas uniquement les intoxications immédiates. Les chercheurs rappellent que des expositions répétées peuvent également être associées à des problèmes de santé chroniques. Le journal britannique The Guardian souligne notamment les inquiétudes croissantes concernant un possible lien entre l’exposition aux pesticides et la maladie de Parkinson, déjà reconnue comme maladie professionnelle pour les agriculteurs dans certains pays européens.

Vers une agriculture moins moins dangereuse?

Face à cette situation, les auteurs de l’étude appellent à une action rapide, notamment à la mise en œuvre des recommandations internationales visant à éliminer progressivement les pesticides les plus dangereux et à développer des solutions alternatives plus sûres.

Ils insistent également sur la nécessité d'améliorer considérablement la surveillance et le recensement des intoxications. Aujourd’hui, les données disponibles sont trop fragmentées pour permettre des comparaisons fiables entre les pays. Une meilleure formation des travailleurs agricoles, des équipements de protection adaptés et un contrôle plus strict des produits particulièrement dangereux pourraient contribuer à réduire fortement les risques. 

Un problème de santé publique mondial

Cette étude rappelle finalement une réalité souvent moins visible derrière notre alimentation : ce sont aussi les personnes qui produisent notre nourriture qui paient parfois le prix sanitaire de l’agriculture intensive. Avec des centaines de millions de cas d’intoxication chaque année, la question des pesticides dépasse désormais largement le cadre agricole. Elle devient un enjeu de santé publique, de protection des travailleurs et de transition vers des modèles agricoles capables de nourrir les populations tout en protégeant davantage celles et ceux qui cultivent les terres.

Protéger ceux qui nous nourrissent

Réduire leur usage et mieux protéger les travailleurs agricoles ne consiste pas seulement à préserver la biodiversité ou la qualité des sols. C’est aussi reconnaître que personne ne devrait avoir à mettre sa santé en jeu pour produire notre nourriture. Le véritable progrès agricole ne devrait-il pas être de réussir à nourrir le monde sans exposer ceux qui le nourrissent ?

 Cette étude rappelle ainsi que derrière les aliments produits à grande échelle se trouvent des millions de travailleurs directement exposés à des substances potentiellement dangereuses. La question des pesticides n’est donc pas seulement environnementale : elle est aussi une question de santé publique, de conditions de travail et de justice sociale.


Références

➤ Pippa Neill, The Guardian. « Almost half of world’s farmers poisoned by pesticides every year, experts find ». The Guardian, 2 sepembre 2026. www.theguardian.com/environment/2026/sep/02/50-per-cent-world-farmers-poisoned-pesticides-every-year-experts

➤ Boedeker W., Watts M., Clausing P., Marquez E. (2026). Worldwide unintentional acute pesticide poisonings: reassessing the occupational and non-occupational burden. Front. Public Health 14:1825899. http://dx.doi.org/10.3389/fpubh.2026.1825899

 

samedi 2 mai 2026

Loin du miracle promis par l'agroindustrie, les cultures d'OGM stagnent

Depuis leur expansion rapide dans les années 1990 et 2000, les cultures d’organismes génétiquement modifiés (OGM) semblent aujourd’hui avoir atteint un plafond. Les surfaces progressent encore légèrement, mais cette croissance est devenue faible et irrégulière.

Dans les faits, les plantes transgéniques restent concentrées dans quelques pays (principalement, le Brésil, les États-Unis, l'Argentine et le Canada) et reposent presque exclusivement sur quatre grandes cultures : soja, maïs, coton et colza (canola). Elles s’appuient majoritairement sur deux caractéristiques principales : 

  • la tolérance aux herbicides, notamment au glyphosate (Roundup Ready), plus rarement au dicamba et glufosinate, 
  • et la production de toxines insecticides issus de la bactérie Bacillus thuringiensis (Bt), ciblant certains ravageurs.

Le maïs Bt (Zea mays) et le coton Bt (Gossypium hirsutum) illustrent bien cette approche. Le maïs Bt est utilisé contre des ravageurs majeurs comme Ostrinia nubilalis, Spodoptera frugiperda ou Helicoverpa zea, et est largement cultivé en Amérique. Le coton Bt, lui, cible notamment Helicoverpa armigera et s’est fortement développé en Inde, en Chine et aux États-Unis. Dans les deux cas, ces cultures ont permis, au départ, de réduire significativement l’usage d’insecticides.

Cependant, ces bénéfices initiaux ont été partiellement remis en question. L’exemple de la chrysomèle des racines du maïs (Diabrotica virgifera virgifera) est emblématique : des variétés de maïs Bt avaient été conçues pour la contrôler efficacement, mais des populations résistantes aux toxines Bt sont rapidement apparues dans plusieurs régions (Gassmann, 2011, Tabashnik et al., 2013). Plus largement, l’utilisation de ces plantes GM a favorisé l’émergence de ravageurs secondaires et de résistances, limitant leur efficacité à long terme.

Par ailleurs, un phénomène similaire est observé du côté des herbicides. Dans plusieurs régions agricoles intensives, notamment dans la Corn Belt, la généralisation des cultures tolérantes au glyphosate a conduit à l’apparition de mauvaises herbes résistantes, notamment des amarantes. Cette évolution biologique oblige les agriculteurs à recourir à des stratégies de désherbage plus complexes ou à de nouveaux mélanges d’herbicides, un phénomène largement documenté dans la littérature scientifique récente (Heap, 2023, Powles, 2008,  Duke et Powles, 2008).

Crée par Ian Heap, cette base de données scientifique recense les cas confirmés de mauvaises herbes résistantes aux herbicides à l’échelle mondiale. Ces données montrent une forte augmentation des résistances depuis la diffusion des cultures OGM tolérantes aux herbicides, notamment au glyphosate (Roundup Ready). L’usage répété d’un même herbicide sur de grandes surfaces a exercé une pression de sélection importante, favorisant l’apparition et la propagation de résistances chez plusieurs espèces de mauvaises herbes.

Face à ces défis, il apparaît essentiel de recourir à des stratégies de gestion intégrée : rotation des cultures, mise en place de zones refuges, diversification des méthodes de lutte et surveillance des populations. Par ailleurs, les nouvelles plantes GM, comme le riz Bt ou le soja Bt, restent encore marginales à l’échelle mondiale.

Plus largement, l’utilisation de ces plantes GM a également favorisé l’émergence de ravageurs secondaires et de résistances, limitant leur efficacité à long terme. Face à ces défis, les experts soulignent l’importance de stratégies de gestion intégrée : rotation des cultures, zones refuges, diversification des méthodes de lutte et surveillance des populations. Les nouvelles plantes GM, comme le riz Bt ou le soja Bt, restent par ailleurs marginales à l’échelle mondiale.

Ainsi, plutôt qu’une révolution agricole durable, les OGM actuels apparaissent comme une technologie arrivée à maturité, avec des bénéfices réels mais aussi des limites importantes. Leur expansion marque le pas, loin du miracle initialement promis.

 Ainsi, plutôt qu’une révolution agricole durable, les OGM actuels apparaissent comme une technologie arrivée à maturité, avec des bénéfices réels mais aussi des limites sociétales, écologiques et agronomiques de plus en plus visibles.

Référence 

➤ Noisette, Chrisophe.  Les surfaces mondiales d’OGM stagnent. Inf'OGM, 28/04/2026, [En ligne]. https://infogm.org/les-surfaces-mondiales-dogm-stagnent/

 

 

jeudi 23 avril 2026

Appel à protéger les pollinisateurs face aux pesticides!

🐝Ce 23 avril 2026, dans le magazine scientifique Science, un collectif de scientifiques français, principalement écologistes, entomologistes, spécialistes de la pollinisation et agronomes, alerte sur le déclin préoccupant des insectes pollinisateurs en Europe, largement lié à l’usage des pesticides. Ces insectes sont pourtant indispensables à la biodiversité, à la reproduction des plantes à fleurs et à la production agricole. 

David Cappaert, Bugwood.org 

Les scientifiques rappellent que la France avait interdit les néonicotinoïdes en 2018, mais que de nouvelles propositions de loi portées par Laurent Duplomb visent à les réintroduire. Une première tentative a été rejetée après une forte mobilisation citoyenne (dont la pétition "Non à la Loi Duplomb — Pour la santé, la sécurité, l’intelligence collective" qui a recueilli plus de deux millions de signatures) et une censure du Conseil constitutionnel, mais un nouveau projet est encore en discussion.

Selon ces chercheurs, ce projet contredirait la Charte de l’environnement, qui garantit le droit à un environnement sain, aggraverait les effets négatifs des pesticides sur la biodiversité, les écosystèmes et la santé humaine, et réintroduirait des insecticides systémiques nocifs.

Ils soulignent que les pesticides contaminent les sols, l’eau et les aliments, avec des risques accrus de maladies, et qu’ils restent largement utilisés malgré l’existence d’alternatives agroécologiques efficaces.

 En conséquence, ces scientifiques appellent à rejeter ce projet de loi, adopter des politiques fondées sur le consensus scientifique, accélérer la transition vers des pratiques agricoles durables et mieux accompagner les agriculteurs dans cette transition.

Pour lire cet appel : 

 ➤ Bertrand Schatz et al. France must protect pollinators over pesticides. Science, vol. 392, p. 366 (2026). https://doi.org/10.1126/science.aeg6003


 

jeudi 26 mars 2026

Nématodes : des ravageurs invisibles qui changent les pratiques agricoles

Les nématodes phytoparasites constituent une contrainte majeure mais souvent sous-estimée en agriculture. Ces vers ronds microscopiques du sol parasitent principalement les racines des plantes, perturbant l’absorption de l’eau et des éléments nutritifs. Ils peuvent provoquer la formation de galles ou de kystes ainsi que divers symptômes tels que le nanisme, le jaunissement ou le flétrissement. Les infestations peuvent entraîner des pertes de rendement significatives, voire la destruction complète de certaines cultures, notamment en maraîchage, en serriculture, en grandes cultures et en arboriculture. Leur impact économique est considérable, d’autant plus qu’ils sont difficiles à détecter précocement et qu’ils persistent durablement dans les sols.

Les nématodes à kyste (Globodera spp.) parasitent les racines de la pomme de terre et des autres Solanacées en causant des retards de croissance et une sénescence prématurée des plantes infestées. Très persistants dans le sol, les kystes contiennent les œufs de nématodes et les protègent contre la dessiccation. Crédit photo : Xiaohong Wang, US Department of Agriculture, Agricultural Research Service, licence Domain Public via Wikimedia Commons

Pour les contrôler, l’agriculture a largement eu recours à plusieurs nématicides chimiques. Il s’agit le plus souvent de fumigants du sol, libérant des gaz toxiques, ou de pesticides à large spectre également actifs contre des insectes, acariens ou autres organismes du sol. Leur mode d’action peu sélectif explique en grande partie leur efficacité, mais aussi leurs effets néfastes sur les écosystèmes du sol. Ces substances sont souvent très toxiques, tant pour l’environnement que pour la santé humaine : elles peuvent affecter de nombreux organismes non ciblés, appauvrir la vie biologique des sols, contaminer l’air et les eaux, et exposer les travailleurs agricoles à des risques importants. En conséquence, de nombreuses molécules ont été restreintes ou interdites, et les options chimiques disponibles sont aujourd’hui plus limitées.

Dans ce contexte, la lutte contre les nématodes ravageurs s’oriente fortement vers des approches durables, souvent plus rapidement encore que pour les insectes ou les maladies fongiques. Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs. D’une part, le plus faible nombre de nématicides efficaces et leur toxicité élevée ont accéléré la recherche d’alternatives. D’autre part, la biologie même des nématodes, qui vivent dans le sol, favorise des stratégies agroécologiques telles que les rotations culturales, l’utilisation de plantes nématicides en assolement (engrais verts), les amendements organiques (compost, biofumigation) et, plus largement, la gestion de la santé des sols.

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Culture intercalaire d'oeillet d'Inde (Tagetes patula, Astéracées) protégeant des plantes potagères contre les attaques parasitaires.  Crédit photo: Airelle at fr.wikipedia, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5680053


Par ailleurs, le biocontrôle connaît une progression importante dans ce domaine, avec l’utilisation de micro-organismes (champignons nématophages, bactéries comme Bacillus) ou d’extraits végétaux. Enfin, l’absence de solutions curatives rapides renforce l’importance des approches préventives.

Ainsi, la gestion des nématodes s’inscrit de plus en plus dans une logique intégrée et durable, reposant sur la prévention, la diversification des pratiques et la valorisation des équilibres biologiques du sol.

Pour en savoir plus sur les nématodes phytoparasites et les méthodes de lutte, consultez les pages suivantes:

 ➤ Nématodes  – PestInfos, mars 2026

 ➤ Nématicides – PestInfos, mise à jour mars 2026 

Ravageurs des cultures ou agents phytopathogènes?  
Les nématodes phytoparasites sont des ravageurs des cultures, car ils endommagent directement les plantes en se nourrissant des tissus végétaux, notamment des racines. Leur action provoque cependant des altérations physiologiques et des symptômes proches de ceux causés par les agents phytopathogènes (champignons, bactéries), ce qui conduit certains spécialistes, notamment anglo-saxons, à les considérer également comme tels.



 

mercredi 4 mars 2026

Cancer du rein et expositions aux pesticides agricoles

Une vaste étude épidémiologique française vient éclairer les liens possibles entre certaines activités agricoles et le risque de cancer du rein. Publiée dans l’International Journal of Epidemiology, elle s’appuie sur les données de la cohorte AGRICAN (AGRIculture and CANcer), qui suit près de 180 000 professionnels du monde agricole.

Objectif de l’étude

Les agriculteurs sont régulièrement exposés à divers agents chimiques, notamment les pesticides. Si plusieurs cancers ont déjà été étudiés dans ce contexte, le cancer du rein reste relativement peu exploré. Les chercheurs ont donc voulu déterminer si certaines cultures, certains élevages ou certaines tâches agricoles étaient associés à un risque accru.

Méthodologie : analyse des données de AGRICAN

Les chercheurs ont analysé les données de santé de la cohorte AGRICAN entre 2005 et 2017.
Au total, 654 cas de cancer du rein ont été identifiés pendant le suivi. Les expositions professionnelles ont été recueillies par questionnaire : 13 types de cultures et tâches associées, 5 types d’élevage (bétail), utilisation de pesticides (traitement des cultures ou des semences enrobées), durée d’activité et surfaces exploitées. Les analyses ont été réalisées séparément chez les hommes et les femmes avec comparaison aux agriculteurs non exposés.

Principaux résultats chez les hommes et chez les femmes

Chez les hommes, un risque légèrement plus élevé de cancer du rein a été observé chez ceux travaillant certaines cultures, notamment le colza, le tournesol, le maïs, le blé/orge, la betterave et le tabac. Ces cultures sont généralement associées à une utilisation plus importante de pesticides (traitements des cultures ou semences enrobées). Le risque semblait augmenter avec la durée d’exposition et la superficie cultivée.

Chez les femmes, un risque significativement plus élevé a été observé chez les viticultrices. Là encore, l’exposition aux pesticides et produits phytosanitaires pourrait jouer un rôle. 

Ces observations demandent toutefois à être confirmées et mieux comprises.

Associations entre risque de cancer et usage de pesticides 

Cette étude met en évidence des associations entre certaines activités agricoles, en particulier celles impliquant l’usage de pesticide, et le risque de cancer du rein. Elle souligne également des différences selon le type de culture, des différences entre hommes et femmes et la nécessité d’identifier plus précisément les substances chimiques (matières actives) responsables. Il ne s’agit pas d’un lien de cause à effet formellement prouvé, mais ces résultats renforcent l’importance de la prévention des expositions professionnelles en agriculture. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour mieux comprendre quelles substances chimiques spécifiques augmentent le risque et pour expliquer les différences de genre observées.

Référence

 ➤ Carine Nassar, Mathilde Boulanger, Isabelle Baldi, Séverine Tual, Simona Bara, Pierre Lebailly, Bénédicte Clin, AGRICAN group (2026). Kidney cancer and occupational agricultural exposures in the AGRIculture and CANcer cohort. International Journal of Epidemiology, Volume 55, Issue 1. https://doi.org/10.1093/ije/dyag001

Lien

AGRICAN. Agriculture et cancer. Comprendre la santé des agriculteurs. www.agrican.fr/

lundi 2 mars 2026

Baisse inquiétante des populations d'oiseaux en Amérique du Nord

Une étude scientifique publiée dans Science en février 2026 révèle que le déclin des populations d’oiseaux en Amérique du Nord ne se poursuit pas seulement… il s’accélère.

Les chercheurs ont analysé près de 40 ans de données issues du North American Breeding Bird Survey, couvrant 261 espèces. Résultat : près de la moitié des espèces étudiées sont en diminution, et pour beaucoup d’entre elles, le rythme du déclin s’est intensifié au cours des dernières décennies.

Les chercheurs soulignent que l’agriculture intensive, marquée par l’usage accru de pesticides et d’engrais, la disparition des habitats naturels et le réchauffement climatique, exerce une pression croissante sur les populations d’oiseaux et explique leur déclin. Les régions les plus touchées sont le Mid-Atlantic, le Midwest et la Californie, toutes fortement marquées par une agriculture intensive.

Cette nouvelle étude confirme une tendance déjà observée ces dernières années : les oiseaux, considérés comme des indicateurs clés de la santé des écosystèmes, déclinent à un rythme préoccupant. Selon les chercheurs, ces résultats soulignent l’urgence d’agir pour protéger les habitats et adapter les pratiques agricoles et d’aménagement du territoire. 

 

Merle d'Amérique, un oiseau très familier des parcs et jardins, souvent en déclin localement. Crédit photo: Joseph Berger, Bugwood.org 

Une autre étude récente souligne que le déclin des oiseaux ne se limite pas à l’Amérique du Nord. Même dans les forêts tropicales encore préservées, les populations d’oiseaux diminuent, probablement en lien avec des changements climatiques subtils, comme des périodes de sécheresse plus longues. Les chercheurs s’inquiètent d’un « printemps silencieux » similaire à celui décrit par Rachel Carson dans les années 1960, où la disparition progressive des oiseaux pourrait transformer profondément ces écosystèmes.

 

Références 

➤ François Leroy et al. (2026). Acceleration hotspots of North American birds’ decline are associated with agriculture. Science391,917-921(2026). https://doi.org/10.1126/science.ads0871 

➤ Cornwall, W. (2026, février 25). Birds are vanishing from tropical forests. Is another ‘silent spring’ coming? Science. American Association for the Advancement of Science. 25 février 2026. https://www.science.org/content/article/birds-are-vanishing-tropical-forests-another-silent-spring-coming

➤ La Presse (2026). "Selon une étude : Il y a de moins en moins d’oiseaux dans le ciel de l’Amérique du Nord". La Presse. 27 février 2026. Cyberpresse [En ligne]. https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2026-02-27/selon-une-etude/il-y-a-de-moins-en-moins-d-oiseaux-dans-le-ciel-de-l-amerique-du-nord.php

 

lundi 23 février 2026

Cultiver sans pesticides, c'est possible

Vers des systèmes agricoles performants sans pesticides  

L’agriculture conventionnelle est fondée sur l’usage massif d’intrants chimiques, notamment des pesticides de synthèse pour lutter contre les ravageurs, les agents phytopathogènes et les mauvaises herbes (adventices). Ainsi, elle contribue fortement à la contamination des écosystèmes et à l’érosion de la biodiversité, tout en générant des coûts économiques et sanitaires importants pour la société. Face à ces enjeux, une équipe de chercheurs coordonnée par INRAE a mené pendant 10 ans une vaste expérimentation pour évaluer la faisabilité de systèmes de production agricoles sans pesticides de synthèse. Menée en partenariat avec École d’ingénieurs de Purpan et le CIRAD, cette étude s’inscrit dans le dispositif expérimental Rés0Pest et couvre différents agrosystèmes pédoclimatiques en France.

(OP)

Une expérimentation à grande échelle

Neuf systèmes de culture (grandes cultures, polyculture-élevage) ont été conçus avec des agriculteurs et des conseillers agricoles. L’objectif était ambitieux : supprimer totalement l’usage des pesticides (y compris les traitements par enrobage de semences), tout en maintenant des niveaux de production viables. Les chercheurs ont misé sur des mesures prophylactiques non chimiques et des principes agroécologiques tels que la diversification et l’allongement des rotations, la sélection de variétés adaptées, la gestion mécanique des adventices et le renforcement de la biodiversité fonctionnelle (cultures associées, cultures intermédiaires, mélanges de variétés, etc.). Le travail du sol, notamment le labour, et l'usage d'engrais minéraux sont restés possibles lorsque nécessaire, même si ceux-ci ne sont pas toujours conformes aux principes de l’agriculture de conservation des sols.

Des résultats encourageants

Au terme des dix années, les résultats montrent que produire sans pesticides est techniquement possible et économiquement viable pour les agriculteurs. Les rendements sont généralement inférieurs à ceux des systèmes conventionnels (avec recours aux pesticides), mais certains dispositifs ont atteint des performances comparables, voire supérieures selon les contextes. Surtout, aucune augmentation significative durable des dégâts liés aux maladies ou aux ravageurs n’a été observée.
La gestion des mauvaises herbes (adventices) reste le principal défi, nécessitant parfois davantage de travail du sol (labour). Malgré cela, plusieurs systèmes ont démontré une viabilité économique satisfaisante, avec des niveaux de revenu compatibles avec une activité agricole pérenne.

Un levier pour la transition agroécologique

Selon cette étude, une agriculture sans pesticides est possible, à condition de repenser en profondeur les systèmes de culture, notamment en diversifiant les rotations et les pratiques culturales, et d’agir à plusieurs niveaux. Cela implique d’organiser des filières et des circuits de commercialisation adaptés, de mieux valoriser économiquement les produits issus de ces systèmes, d’offrir un accompagnement technique aux agriculteurs et de mettre en place des politiques publiques cohérentes pour soutenir cette évolution. Ces résultats apportent ainsi des éléments concrets au débat sur la transition agroécologique et éclairent les trajectoires possibles vers une agriculture plus durable.


Références 

Ortiz-Vallejo D., Cellier V., Deytieux V. et al. (2026). Pesticide-free agriculture: is a third way possible besides organic and conventional agriculture? Plant Disease, DOI: https://doi.org/10.1094/PDIS-09-25-1839-FE 

INRAE. Une étude expérimentale menée sur 10 ans montre le potentiel de systèmes de production agricoles sans pesticides. Communiqué de presse, 19 février 2026. www.inrae.fr/actualites/etude-experimentale-menee-10-ans-montre-potentiel-systemes-production-agricoles-pesticides

Rés0Pest : Réseau expérimental de systèmes de culture zéro pesticides en Grande Culture et Polyculture-Elevage. https://reseau-pic.hub.inrae.fr/projets/res0pest

 


dimanche 8 février 2026

Le vivant de plus en plus exposé aux pesticides

La biodiversité mondiale est aujourd’hui menacée par de nombreuses activités humaines, parmi lesquelles l’utilisation massive de produits chimiques toxiques, notamment les pesticides agricoles. Si les volumes de pesticides utilisés sont relativement bien documentés, leurs effets réels sur les écosystèmes restent plus difficiles à quantifier à l’échelle globale. En 2022, lors de la 15e Conférence des Nations Unies sur la biodiversité (COP15) à Montréal, les États membres se sont pourtant engagés à réduire de 50 % les risques liés aux pesticides pour la biodiversité d’ici 2030. Mais les tendances mondiales actuelles vont-elles réellement dans le bon sens, vers une réduction de l’usage et des impacts des pesticides?

Une nouvelle manière de mesurer l’impact réel des pesticides

Pour répondre à cette question, une équipe de chercheurs allemands de l’université de Kaiserslautern-Landau a analysé l’évolution mondiale de la toxicité réelle des pesticides agricoles, et non pas seulement les quantités utilisées. Leur étude, publiée dans Science, prend en compte la toxicité intrinsèque de chaque substance pour différents organismes non ciblés, tels que les insectes pollinisateurs, les poissons ou les organismes du sol.

Les chercheurs ont compilé des données mondiales d’utilisation de pesticides entre 2013 et 2019, couvrant 625 substances actives. Ils ont ensuite pondéré les quantités appliquées par des seuils de toxicité issus de sept autorités réglementaires internationales. Cette méthode leur a permis de construire un indicateur global appelé toxicité appliquée totale ( ou TAT pour Total Applied Toxicity), qui reflète bien mieux l’impact potentiel des pesticides sur la biodiversité que les volumes seuls.

Augmentation globale de la toxicité environnementale

Les résultats sont sans appel et inquiétants! La toxicité environnementale réelle des pesticides a augmenté à l’échelle mondiale sur la période étudiée. Autrement dit, l’exposition du vivant à la toxicité des pesticides s’est accrue pour la majorité des groupes biologiques examinés, notamment les pollinisateurs, les organismes du sol, les poissons, les invertébrés aquatiques, les arthropodes terrestres et les plantes terrestres.

Cette hausse s’explique par deux facteurs principaux :

  • l’augmentation des quantités de pesticides de synthèse utilisée, en lien avec l’agriculture intensive et productiviste;
  • la toxicité croissante des substances actives, en particulier des insecticides, souvent plus puissants à très faibles doses.

En conséquence, la plupart des pays ne suivent pas une trajectoire compatible avec l’objectif international de réduction de moitié du risque pour la biodiversité d’ici 2030. Pire! L’expansion des terres cultivées et la résistance croissante des ravageurs aux pesticides, aussi bien dans les cultures conventionnelles que dans les cultures génétiquement modifiées, devraient conduire à de nouvelles augmentations de la toxicité appliquée totale (TAT) à l’avenir si aucun changement structurel n’est engagé.

Des cultures et des pays particulièrement contributeurs

L’étude montre que l’essentiel de la toxicité appliquée se concentre sur quelques grandes cultures agricoles. Les cultures de pomme de terre, canne à sucre, coton, soja, maïs et riz représentent à elles seules environ 80 % de l’impact global. 

Par ailleurs, les niveaux les plus élevés de TAT sont observés dans les pays où l’agriculture est la plus intensive. La Chine, le Brésil, les États-Unis et l’Inde contribuent ensemble à plus de la moitié de la toxicité mondiale des pesticides. Les auteurs soulignent également que certains pays à forte intensité de TAT, comme le Brésil, l’Argentine ou les États-Unis, présentent des taux élevés de cultures génétiquement modifiées (OGM). Cela montre que les technologies OGM ne réduisent pas nécessairement l’usage ni la toxicité des pesticides, et peuvent même l’augmenter, comme c’est le cas aux États-Unis.

Des changements systémiques indispensables

Les chercheurs concluent que le respect des engagements internationaux en matière de biodiversité nécessite une transformation profonde des systèmes agricoles. La simple substitution de pesticides « moins toxiques » ne suffit pas : des substances moins dangereuses mais moins efficaces peuvent être utilisées en plus grandes quantités, avec des effets négatifs sur d’autres organismes non ciblés.

Parmi les leviers identifiés figurent :

  • la réduction drastique ou l’interdiction des substances les plus dangereuses;
  • le développement de l'agriculture biologique, sans pesticides de synthèse, ou d'une agriculture sans aucun pesticides;
  • la généralisation de pratiques agroécologiques plus résilientes : diversification des cultures, gestion moins intensive des sols, etc.;
  • la réduction du gaspillage alimentaire; 
  • et une évolution des régimes alimentaires, moins dépendants des cultures intensives, notamment celles liées à la production de viande.

Sans changements structurels du modèle agricole intensif actuel, seul un nombre très limité de pays, comme le Chili selon les projections de l’étude, pourrait atteindre l’objectif de réduction des risques liés aux pesticides d’ici 2030.

Références

➤ Jakob Wolfram et al. (2026). Increasing applied pesticide toxicity trends counteract the global reduction target to safeguard biodiversity. Science391,616-621(2026). https://doi.org/10.1126/science.aea8602

➤ Lucchese, V. (2026). L’exposition du vivant à la toxicité des pesticides augmente dans le monde. Reporterre. [En ligne]. https://reporterre.net/L-exposition-du-vivant-a-la-toxicite-des-pesticides-augmente-dans-le-monde

En apprendre plus sur la Convention sur la biodiversité des Nations unies :

➤ Site Web de la Convention sur la diversité biologique (CDB) / Convention of Biological Diversity (CBD) : www.cbd.int/ (en anglais)



dimanche 1 février 2026

Biodiversité des sols en péril

En soutenant la fertilité des sols, le recyclage de la matière organique et des nutriments (cycles biogéochimiques du carbone, de l’azote, du phosphore, etc.), la régulation de l’eau et la séquestration du carbone, la biodiversité des sols est essentielle au fonctionnement et à la résilience des écosystèmes et agrosystèmes. Cette biodiversité comprend des organismes tels que des bactéries, des protistes, des champignons, des mycorhizes (associations symbiotiques entre des champignons et les racines des plantes), des nématodes, des collemboles, des coléoptères et autres insectes ainsi que des vers de terre. Sans une biodiversité riche, les sols deviennent moins productifs et les plantes cultivées plus vulnérables aux maladies et aux stress climatiques, comme la sécheresse.

Étude de l'impact des résidus de pesticides sur la biodiversité taxonomique et fonctionnelle des sols

Une récente étude paneuropéenne (Köninger et al., Nature 2026) a analysé 373 sites de sols dans 26 pays (forêts, prairies et terres agricoles) pour évaluer l’impact des résidus de 63 pesticides (insecticides, fongicides, herbicides) sur la vie du sol. Les chercheurs ont étudié non seulement les archées, les bactéries, les champignons, les protistes, les nématodes et autres arthropodes, mais aussi les gènes fonctionnels impliqués dans des processus essentiels du sol.

Principaux résultats

  • Des résidus de pesticides ont été détectés dans environ 70 % des sites analysés, confirmant leur présence généralisée dans les sols européens.
  • Après les propriétés physiques et chimiques du sol, les pesticides représentent le deuxième facteur le plus influent pour expliquer les variations de la biodiversité du sol.
  • Les pesticides provoquent des effets non ciblés sur les communautés biologiques du sol :
    • Altération des fonctions microbiennes et, notamment les cycles de l’azote et du phosphore.
    • Destruction des organismes bénéfiques, comme les champignons mycorhiziens arbusculaires et certains nématodes qui consomment des bactéries.

Conclusion

L’étude montre que les résidus de pesticides modifient la structure et les fonctions essentielles du microbiome du sol, ce qui peut réduire le fonctionnement et la résilience des écosystèmes terrestres et des agrosystèmes. Actuellement, les évaluations des risques des pesticides se basent souvent sur des organismes indicateurs simples (insectes, poissons, plantes) et ignorent le microbiome du sol. Les auteurs soulignent donc l’importance d’intégrer à l’avenir des mesures taxonomiques et fonctionnelles pour mieux protéger la biodiversité des sols, pilier de la fertilité et du fonctionnement des écosystèmes et agrosystèmes.

Préserver la biodiversité des sols

Pour protéger la vie du sol, il est essentiel de réduire drastiquement les intrants chimiques, notamment les pesticides et engrais de synthèse, et de limiter le travail intensif mécanique des sols en profondeur. Des pratiques comme la rotation des cultures, le recours aux solutions biologiques ou agroécologiques et la préservation des habitats naturels contribuent à maintenir la biodiversité et la santé des sols.


Référence

➤ Köninger, J., Labouyrie, M., Ballabio, C., Dulya, O., Mikryukov, V., Romero, F., Franco, A., Bahram, M., Panagos, P., Jones, A., Tedersoo, L., Orgiazzi, A., Briones, M. J. I., & van der Heijden, M. G. A. (2026). Pesticide residues alter taxonomic and functional biodiversity in soils. Nature, 28 janvier 2026. https://doi.org/10.1038/s41586-025-09991-z

 

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