Depuis plusieurs années, les médecins observent un phénomène inquiétant : les cancers colorectaux touchent de plus en plus de personnes de moins de 50 ans. Cette hausse est observée dans plusieurs pays occidentaux, mais ses causes restent encore mal comprises.
Une nouvelle étude publiée dans la revue scientifique Nature Medicine apporte toutefois une piste sérieuse: certaines expositions environnementales, notamment à des pesticides, pourraient contribuer à cette hausse. Parmi les substances étudiées (2,4-D, atrazine, chlordécone, dicamba, glyphosate, malathion, etc.), un herbicide appelé piclorame ressort particulièrement.
Il est principalement employé dans les pâturages, les zones forestières et certaines zones industrielles. Le piclorame a également fait partie des composés utilisés comme défoliants par l'armée américaine pendant la guerre du Vietnam (Veterans and Agent Orange: Update 2008). Généralement considéré comme à faible risque, il n’est actuellement pas classé comme cancérogène avéré ou probable pour l’humain par les agences sanitaires internationales.
Une enquête à partir des "empreintes biologiques" des patients
Les chercheurs espagnols ont utilisé une approche originale fondée sur l’épigénétique. Plutôt que de tenter de reconstituer directement les expositions environnementales passées à partir de questionnaires souvent imprécis, ils ont analysé des signatures de méthylation de l’ADN présentes dans les tumeurs colorectales.
La méthylation correspond à de petites modifications chimiques de l’ADN influencées par notre environnement et notre mode de vie : alimentation, tabac, pollution, stress, pesticides, etc. Ces modifications peuvent laisser des traces durables dans les cellules et servir d’indices biologiques des expositions passées.
Les scientifiques ont ainsi recherché des "empreintes épigénétiques", c’est-à-dire des traces ou signaux biologiques dans l’ADN associées à différents facteurs environnementaux, afin d’identifier ceux qui semblaient davantage liés aux cancers colorectaux précoces.
L’étude a comparé des patients atteints d’un cancer colorectal avant 50 ans à des patients diagnostiqués après 70 ans. Les chercheurs ont étudié 29 facteurs environnementaux et de mode de vie à partir de plusieurs cohortes internationales.
Les résultats confirment plusieurs associations déjà connues ou suspectées :
- le tabagisme ;
- une alimentation éloignée du régime méditerranéen ;
- certains déterminants socio-économiques.
Mais le signal le plus marquant concernait le piclorame.
Une association statistique marquée avec le piclorame
Les chercheurs ont observé qu’une empreinte épigénétique associée au piclorame était significativement plus fréquente chez les patients atteints d’un cancer colorectal précoce que chez ceux diagnostiqués après 70 ans. Cette association a ensuite été reproduite dans une méta-analyse regroupant neuf cohortes indépendantes. Autrement dit, le signal n’apparaissait pas uniquement dans un seul groupe de patients.
Les chercheurs ont également analysé des données américaines portant sur l’utilisation de pesticides dans 94 comtés sur une période de 21 ans. Là encore, les régions utilisant davantage de piclorame présentaient davantage de cancers colorectaux précoces, même après ajustement pour les facteurs socio-économiques et l’exposition à d’autres pesticides.
L’étude souligne cependant un point essentiel : il s’agit d’une association statistique, et non d’une preuve formelle de causalité. Les auteurs eux-mêmes insistent sur la nécessité de mener des études complémentaires pour déterminer si le piclorame joue réellement un rôle direct dans le développement de ces cancers.
Pourquoi cette piste intéresse les chercheurs
Le piclorame a été homologué aux États-Unis dans les années 1960. Les chercheurs avancent l’hypothèse que les générations aujourd’hui âgées de moins de 70 ans ont pu y être exposées dès l’enfance, contrairement aux générations plus âgées. Cela pourrait contribuer à expliquer pourquoi l’association est surtout observée dans les cancers précoces.
L’étude suggère également que les signatures épigénétiques pourraient devenir des outils utiles pour retracer certaines expositions environnementales anciennes, un domaine encore relativement récent en médecine.
Les auteurs rappellent toutefois que l’augmentation des cancers colorectaux précoces est probablement multifactorielle. D’autres facteurs sont également étudiés:
- alimentation ultra-transformée;
- obésité;
- perturbations du microbiote intestinal;
- pollution;
- exposition combinée à plusieurs substances chimiques.
Cette étude illustre une évolution importante de la recherche médicale : utiliser les traces biologiques laissées dans l’ADN pour mieux comprendre l’impact de l’environnement sur la santé.
Les résultats obtenus autour du piclorame sont suffisamment robustes pour justifier de nouvelles recherches, mais ils ne permettent pas encore d’affirmer que cet herbicide cause directement le cancer colorectal. Ils suggèrent néanmoins que certains pesticides pourraient faire partie des facteurs environnementaux contribuant à l’augmentation préoccupante des cancers colorectaux chez les jeunes adultes.
Une alerte qui dépasse le seul cas du piclorame
Le lien entre pesticides et cancers reste complexe à étudier, car les expositions sont souvent multiples, prolongées sur des décennies et difficiles à mesurer précisément. Pourtant, les études s’accumulent depuis plusieurs années et montrent de plus en plus fréquemment des associations entre certaines substances pesticides et différents types de cancers, notamment chez les agriculteurs et les populations exposées de manière chronique.
L’étude publiée dans Nature Medicine ne prouve pas à elle seule que le piclorame cause directement le cancer colorectal. Mais elle s’ajoute à un ensemble croissant de travaux suggérant que certains pesticides pourraient avoir des effets sanitaires sous-estimés.
Face à ces signaux répétés, une question de santé publique se pose de plus en plus clairement : faut-il attendre des preuves absolues avant d’agir, ou appliquer davantage le principe de précaution ?
Interdire ou réduire drastiquement l'usage des pesticides les plus préoccupants, renforcer leur évaluation à long terme et accélérer le développement de pratiques agricoles moins dépendantes des produits chimiques pourraient constituer des mesures importantes pour limiter des risques potentiellement évitables.
Références
➤ Maas, S.C.E., Baraibar, I., Lemler, L. et al. (2026). Epigenetic fingerprints link early-onset colon and rectal cancer to pesticide exposure. Nature Medecine 2026. https://doi.org/10.1038/s41591-026-04342-5
➤ PPDB: Pesticide Properties DataBase. Picloram (Ref: X 159868). https://sitem.herts.ac.uk/aeru/ppdb/en/Reports/525.htm
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