La biodiversité mondiale est aujourd’hui menacée par de nombreuses activités humaines, parmi lesquelles l’utilisation massive de produits chimiques toxiques, notamment les pesticides agricoles. Si les volumes de pesticides utilisés sont relativement bien documentés, leurs effets réels sur les écosystèmes restent plus difficiles à quantifier à l’échelle globale. En 2022, lors de la 15e Conférence des Nations Unies sur la biodiversité (COP15) à Montréal, les États membres se sont pourtant engagés à réduire de 50 % les risques liés aux pesticides pour la biodiversité d’ici 2030. Mais les tendances mondiales actuelles vont-elles réellement dans le bon sens, vers une réduction de l’usage et des impacts des pesticides?
Une nouvelle manière de mesurer l’impact réel des pesticides
Pour répondre à cette question, une équipe de chercheurs allemands de l’université de Kaiserslautern-Landau a analysé l’évolution mondiale de la toxicité réelle des pesticides agricoles, et non pas seulement les quantités utilisées. Leur étude, publiée dans Science, prend en compte la toxicité intrinsèque de chaque substance pour différents organismes non ciblés, tels que les insectes pollinisateurs, les poissons ou les organismes du sol.
Les chercheurs ont compilé des données mondiales d’utilisation de pesticides entre 2013 et 2019, couvrant 625 substances actives. Ils ont ensuite pondéré les quantités appliquées par des seuils de toxicité issus de sept autorités réglementaires internationales. Cette méthode leur a permis de construire un indicateur global appelé toxicité appliquée totale ( ou TAT pour Total Applied Toxicity), qui reflète bien mieux l’impact potentiel des pesticides sur la biodiversité que les volumes seuls.
Augmentation globale de la toxicité environnementale
Les résultats sont sans appel et inquiétants! La toxicité environnementale réelle des pesticides a augmenté à l’échelle mondiale sur la période étudiée. Autrement dit, l’exposition du vivant à la toxicité des pesticides s’est accrue pour la majorité des groupes biologiques examinés, notamment les pollinisateurs, les organismes du sol, les poissons, les invertébrés aquatiques, les arthropodes terrestres et les plantes terrestres.
Cette hausse s’explique par deux facteurs principaux :
- l’augmentation des quantités de pesticides de synthèse utilisée, en lien avec l’agriculture intensive et productiviste;
- la toxicité croissante des substances actives, en particulier des insecticides, souvent plus puissants à très faibles doses.
En conséquence, la plupart des pays ne suivent pas une trajectoire compatible avec l’objectif international de réduction de moitié du risque pour la biodiversité d’ici 2030. Pire! L’expansion des terres cultivées et la résistance croissante des ravageurs aux pesticides, aussi bien dans les cultures conventionnelles que dans les cultures génétiquement modifiées, devraient conduire à de nouvelles augmentations de la toxicité appliquée totale (TAT) à l’avenir si aucun changement structurel n’est engagé.
Des cultures et des pays particulièrement contributeurs
L’étude montre que l’essentiel de la toxicité appliquée se concentre sur quelques grandes cultures agricoles. Les cultures de pomme de terre, canne à sucre, coton, soja, maïs et riz représentent à elles seules environ 80 % de l’impact global.
Par ailleurs, les niveaux les plus élevés de TAT sont observés dans les pays où l’agriculture est la plus intensive. La Chine, le Brésil, les États-Unis et l’Inde contribuent ensemble à plus de la moitié de la toxicité mondiale des pesticides. Les auteurs soulignent également que certains pays à forte intensité de TAT, comme le Brésil, l’Argentine ou les États-Unis, présentent des taux élevés de cultures génétiquement modifiées (OGM). Cela montre que les technologies OGM ne réduisent pas nécessairement l’usage ni la toxicité des pesticides, et peuvent même l’augmenter, comme c’est le cas aux États-Unis.
Des changements systémiques indispensables
Les chercheurs concluent que le respect des engagements internationaux en matière de biodiversité nécessite une transformation profonde des systèmes agricoles. La simple substitution de pesticides « moins toxiques » ne suffit pas : des substances moins dangereuses mais moins efficaces peuvent être utilisées en plus grandes quantités, avec des effets négatifs sur d’autres organismes non ciblés.
Parmi les leviers identifiés figurent :
- la réduction drastique ou l’interdiction des substances les plus dangereuses;
- le développement de l'agriculture biologique, sans pesticides de synthèse, ou d'une agriculture sans aucun pesticides;
- la généralisation de pratiques agroécologiques plus résilientes : diversification des cultures, gestion moins intensive des sols, etc.;
- la réduction du gaspillage alimentaire;
- et une évolution des régimes alimentaires, moins dépendants des cultures intensives, notamment celles liées à la production de viande.
Sans changements structurels du modèle agricole intensif actuel, seul un nombre très limité de pays, comme le Chili selon les projections de l’étude, pourrait atteindre l’objectif de réduction des risques liés aux pesticides d’ici 2030.
Références
➤ Jakob Wolfram et al. (2026). Increasing applied pesticide toxicity trends counteract the global reduction target to safeguard biodiversity. Science391,616-621(2026). https://doi.org/10.1126/science.aea8602
➤ Lucchese, V. (2026). L’exposition du vivant à la toxicité des pesticides augmente dans le monde. Reporterre. [En ligne]. https://reporterre.net/L-exposition-du-vivant-a-la-toxicite-des-pesticides-augmente-dans-le-monde
➤ Site Web de la Convention sur la diversité biologique (CDB) / Convention of Biological Diversity (CBD) : www.cbd.int/ (en anglais)