dimanche 1 février 2026

Biodiversité des sols en péril

En soutenant la fertilité des sols, le recyclage de la matière organique et des nutriments (cycles biogéochimiques du carbone, de l’azote, du phosphore, etc.), la régulation de l’eau et la séquestration du carbone, la biodiversité des sols est essentielle au fonctionnement et à la résilience des écosystèmes et agrosystèmes. Cette biodiversité comprend des organismes tels que des bactéries, des protistes, des champignons, des mycorhizes (associations symbiotiques entre des champignons et les racines des plantes), des nématodes, des collemboles, des coléoptères et autres insectes ainsi que des vers de terre. Sans une biodiversité riche, les sols deviennent moins productifs et les plantes cultivées plus vulnérables aux maladies et aux stress climatiques, comme la sécheresse.

Étude de l'impact des résidus de pesticides sur la biodiversité taxonomique et fonctionnelle des sols

Une récente étude paneuropéenne (Köninger et al., Nature 2026) a analysé 373 sites de sols dans 26 pays (forêts, prairies et terres agricoles) pour évaluer l’impact des résidus de 63 pesticides (insecticides, fongicides, herbicides) sur la vie du sol. Les chercheurs ont étudié non seulement les archées, les bactéries, les champignons, les protistes, les nématodes et autres arthropodes, mais aussi les gènes fonctionnels impliqués dans des processus essentiels du sol.

Principaux résultats

  • Des résidus de pesticides ont été détectés dans environ 70 % des sites analysés, confirmant leur présence généralisée dans les sols européens.
  • Après les propriétés physiques et chimiques du sol, les pesticides représentent le deuxième facteur le plus influent pour expliquer les variations de la biodiversité du sol.
  • Les pesticides provoquent des effets non ciblés sur les communautés biologiques du sol :
    • Altération des fonctions microbiennes et, notamment les cycles de l’azote et du phosphore.
    • Destruction des organismes bénéfiques, comme les champignons mycorhiziens arbusculaires et certains nématodes qui consomment des bactéries.

Conclusion

L’étude montre que les résidus de pesticides modifient la structure et les fonctions essentielles du microbiome du sol, ce qui peut réduire le fonctionnement et la résilience des écosystèmes terrestres et des agrosystèmes. Actuellement, les évaluations des risques des pesticides se basent souvent sur des organismes indicateurs simples (insectes, poissons, plantes) et ignorent le microbiome du sol. Les auteurs soulignent donc l’importance d’intégrer à l’avenir des mesures taxonomiques et fonctionnelles pour mieux protéger la biodiversité des sols, pilier de la fertilité et du fonctionnement des écosystèmes et agrosystèmes.

Préserver la biodiversité des sols

Pour protéger la vie du sol, il est essentiel de réduire drastiquement les intrants chimiques, notamment les pesticides et engrais de synthèse, et de limiter le travail intensif mécanique des sols en profondeur. Des pratiques comme la rotation des cultures, le recours aux solutions biologiques ou agroécologiques et la préservation des habitats naturels contribuent à maintenir la biodiversité et la santé des sols.


Référence

➤ Köninger, J., Labouyrie, M., Ballabio, C., Dulya, O., Mikryukov, V., Romero, F., Franco, A., Bahram, M., Panagos, P., Jones, A., Tedersoo, L., Orgiazzi, A., Briones, M. J. I., & van der Heijden, M. G. A. (2026). Pesticide residues alter taxonomic and functional biodiversity in soils. Nature, 28 janvier 2026. https://doi.org/10.1038/s41586-025-09991-z

 

jeudi 29 janvier 2026

Effets du dinotéfurane sur les abeilles mellifères : un nouveau mécanisme d’écotoxicité des néonicotinoïdes

Une équipe de chercheurs chinois a montré que l’insecticide néonicotinoïde dinotéfurane affecte profondément la physiologie, la thermorégulation et le comportement des abeilles mellifères (Apis mellifera), avec des conséquences potentiellement importantes pour la santé des colonies et des ruches.

Le dinotéfurane est un insecticide systémique de la famille des néonicotinoïdes. Il est largement utilisé pour lutter contre de nombreux ravageurs, tels que les pucerons, les aleurodes et les thrips en agriculture et en horticulture, notamment pour la gestion des gazons. Il est également employé contre les punaises de lit et les blattes dans les bâtiments d’habitation, ainsi que contre les puces et les tiques en médecine vétérinaire.

Élévation de la température corporelle des abeilles

Les chercheurs ont observé que l’exposition au dinotéfurane lors du butinage modifie les niveaux d’octopamine, un neurotransmetteur impliqué dans la régulation de l’activité et de la thermorégulation chez les insectes. Cette perturbation entraîne une augmentation significative de la température corporelle des abeilles exposées.

Modification du comportement et retour accéléré à la ruche

Cette élévation de température est associée à l’activation de gènes liés au vol, notamment le gène flightin. En conséquence, les abeilles exposées au dinotéfurane reviennent plus rapidement à la ruche après le butinage. Autrement dit, elles transportent le nectar et les résidus de dinotéfurane qu’il contient vers la ruche plus vite qu’en temps normal.

Augmentation de l'exposition des colonies au dinotéfurane 

Cette modification du comportement de butinage entraîne une augmentation de la quantité de dinotéfurane introduite dans la ruche, ce qui peut accroître l’exposition de l’ensemble de la colonie au pesticide. Les auteurs suggèrent que ce mécanisme pourrait expliquer pourquoi les néonicotinoïdes sont fréquemment détectés à des niveaux élevés dans les ruches, comparativement à d’autres classes de pesticides.

Risque écotoxicologique accru pour la santé des colonies

Au-delà des effets neurotoxiques des néonicotinoïdes déjà bien établis, cette étude met en évidence un mécanisme d’écotoxicité original : en modifiant la physiologie et le comportement des abeilles, ces insecticides peuvent faciliter leur propre propagation au sein de la colonie, en utilisant les abeilles comme vecteurs involontaires de contamination.

Ces résultats soulignent les risques majeurs associés à l’utilisation des néonicotinoïdes en agriculture et en horticulture, en particulier leur capacité à perturber le comportement naturel des abeilles pollinisatrices, avec des conséquences négatives à l’échelle de la ruche entière.


Référence

➤ Fu Zhang, Lixia Zou, Yongheng Zhang, Honghong Li, Dongyu Yang, Lichao Chen, Zhaojie Chen, Xuesheng Li. Neonicotinoid pesticides dinotefuran increase honeybee body temperature and accelerate honeybee (Apis mellifera) translocation of contaminants into hives to enhance ecotoxicity risk,
Environmental Chemistry and Ecotoxicology, Volume 8, 2026, Pages 631-641. https://doi.org/10.1016/j.enceco.2025.12.009

 

lundi 26 janvier 2026

Impact des mélanges de pesticides sur la santé des perdrix grises

Une étude récente menée par des chercheurs du Centre d’Études Biologiques de Chizé (CNRS / La Rochelle Université) et du Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive met en évidence, pour la première fois, qu’un mélange de pesticides, même à faibles doses comme ceux présents dans les agrosystèmes, altère significativement l’état de santé des perdrix grises (Perdix perdix). Cette espèce d'oiseau emblématique des plaines agricoles connaît un fort déclin depuis plusieurs décennies.

Les chercheurs ont mené des expérimentations en conditions semi-naturelles en nourrissant des perdrix avec des céréales issues de l’agriculture conventionnelle. Ces graines contenaient de nombreux résidus de pesticides, comparables à ceux rencontrés dans les agrosystèmes actuels. Des analyses sanguines ont ensuite été réalisées afin de rechercher jusqu’à 94 substances potentiellement polluantes, incluant herbicides, fongicides et insecticides.

Les résultats montrent que l’exposition chronique à des mélanges de pesticides provoque des altérations mesurables du comportement et de la physiologie, ainsi qu’une dégradation globale de leur état de santé. parmi les effets observés : 

  • une baisse significative de l’activité physique
  • une diminution de l’intensité des couleurs autour de l’œil, un indicateur clé de l’état physiologique et un signal sexuel important dans le choix des partenaires;
  • une réduction de la réactivité face au danger;
  • une baisse de l’activité neurologique, mise en évidence par la diminution de l’activité de l’enzyme acétylcholinestérase, révélatrice d’un impact sur le système nerveux.

Fait notable, certains pesticides détectés dans le sang des perdrix n’avaient pas été mesurés dans les graines distribuées. Ce résultat suggère l’existence d'autres voies d’exposition (air, sol, eau) ou le contact direct avec l’environnement, et pas uniquement l’ingestion alimentaire.

L’étude souligne également les limites des méthodes actuelles d’évaluation des risques liés aux pesticides. Celles-ci reposent principalement sur des tests de substances prises isolément, ce qui conduit probablement à une sous-estimation des effets combinés auxquels la faune sauvage est réellement exposée. Or, les mélanges de pesticides présents dans l’environnement peuvent affecter durablement la santé et le comportement des perdrix grises, contribuant ainsi au déclin des populations d’oiseaux en milieu agricole.

Plus largement, ces travaux montrent que l’exposition simultanée à de multiples pesticides, même à faibles doses, peut perturber des fonctions biologiques essentielles, réduire les capacités de survie et de reproduction, et accélérer le déclin de la biodiversité agricole. Ils soulèvent également des interrogations au-delà de la faune sauvage, notamment quant aux conséquences potentielles pour la santé humaine dans un contexte d’exposition diffuse et chronique à de nombreux pesticides dans l’environnement.

 

Références 

➤ CNRS, La Rochelle Université, 2026. Les mélanges de pesticides altèrent l’état de santé des perdrix grises: une première démonstration. Communiqué de presse, 20 janvier 2026. [PDF en ligne] [https://www.cnrs.fr/sites/default/files/press_info/2026-01/20260119%20Perdrix%20CEBC_vF.pdf]

➤ Dupont S.M., et al., 2026. First evidence of deleterious effect of pesticide mixture on health status in semi-captive grey partridges. Environmental Research, Volume 289, 15 January 2026. https://doi.org/10.1016/j.envres.2025.123332

lundi 19 janvier 2026

Le microbiote des plantes : vers une alternative naturelle aux pesticides?

Les plantes, tout comme les humains et les animaux cohabitent avec une multitude de micro-organismes (bactéries, champignons et autres microbes) qui constituent leur microbiote. Cette association étroite entre hôtes et microbiotes joue un rôle clé dans l’accès aux nutriments, la croissance, la résistance aux maladies et, plus généralement, la santé globale des plantes.

La plante comme holobionte 

Aujourd’hui, la plante n’est plus considérée comme un organisme isolé, mais de plus en plus comme un holobionte, c’est-à-dire un ensemble fonctionnel et évolutif formé par la plante hôte et l’ensemble de ses micro-organismes associés et symbiotiques (champignons, bactéries, virus). Le génome combiné de la plante et de ses symbiotes, appelé hologénome, conditionne de nombreux traits biologiques tels que la nutrition, l’immunité, l’adaptation aux stress environnementaux (sécheresse) et les mécanismes de défenses naturelles. 

Interactions et communications entre plantes et microbiotes

Les plantes hébergent des communautés microbiennes autour de leurs racines (rhizosphère), sur leurs feuilles et à l’intérieur même de leurs tissus. Ces relations sont fonctionnelles, dynamiques et évolutives : plantes et microbes échangent des signaux chimiques, des métabolites, mais aussi des molécules de régulation et du matériel génétique sous la forme de mini séquences appelées microARN.

Ces microARN jouent un rôle clé dans la communication entre les organismes. Ils peuvent réguler l’expression de gènes chez la plante ou chez les microbes associés, modulant ainsi l’immunité, la croissance ou la réponse au stress. Certaines bactéries et champignons peuvent influencer les microARN des plantes, et inversement, ce qui révèle un niveau de communication jusqu'alors insoupçonné. 

Note : Les microARN sont des petits ARN régulateurs non codants, d’environ 20–24 nucléotides, produits naturellement par les organismes (plantes, animaux, champignons). Ils assurent une modulation fine de l’expression des gènes, en inhibant ou dégradant les ARN messagers (ARNm). Ils différent des ARN interférents, issus le plus souvent d’ARN double brin (virus, éléments exogènes), provoquent une extinction ciblée des gènes par interférence ARN.

Nutrition et symbioses racinaires

Parmi les partenaires symbiotiques les plus connus figurent les champignons mycorhiziens. En augmentant considérablement la surface d’absorption des racines, ils facilitent l’acquisition de l’eau et de nutriments essentiels, notamment le phosphore. D’autres micro-organismes du sol, comme certaines bactéries associées aux racines, améliorent la disponibilité de l’azote (nitrates) ou d’oligo-éléments. Grâce à ces symbioses, les plantes tolèrent mieux les sols pauvres, la sécheresse et divers stress environnementaux.

Microbes protecteurs et défense naturelle des plantes

Le microbiote végétal joue également un rôle majeur dans la protection contre les agents phytopathogènes. Certaines bactéries antagonistes et champignons bénéfiques limitent le développement de maladies par compétition, par la production de substances antimicrobiennes (antibiose) ou par la stimulation des défenses naturelles de la plante. Les mycorhizes peuvent aussi renforcer les parois cellulaires (manchon mycélien autour des racines) et surtout activer une résistance systémique, rendant la plante moins sensible aux infections. Ces mécanismes naturels offrent des alternatives aux pesticides chimiques de synthèse.

Vers une nouvelle approche phytosanitaire

La prise en compte du microbiote végétal, des symbioses racinaires, des bactéries antagonistes et des mécanismes de communication comme les microARN bouleverse la vision traditionnelle de la protection des cultures. Elle ouvre la voie à des pratiques agricoles fondées sur des inoculants microbiens, une gestion écologique des sols et l’exploitation des interactions biologiques naturelles. 

 Cette approche favorise une agriculture plus durable, moins dépendante des intrants chimiques, notamment des pesticides de synthèse dont l’efficacité diminue face à l’apparition de résistances chez les ravageurs et agents phytopathogènes. En misant sur les associations naturelles entre plantes et micro-organismes plutôt que sur leur élimination systématique via des pesticides, il devient possible de repenser la protection des cultures et la lutte contre les ravageurs et les maladies des plantes. 

Mieux comprendre les interactions entre les plantes et leurs microbiotes pourrait ainsi renforcer la résistance des cultures aux maladies, réduire l’usage des intrants chimiques (pesticides, engrais) et contribuer à une agriculture plus résiliente, durable et respectueuse des écosystèmes.

 

Références

Monard, Cécile et Abdelhak El Amrani, 2026. « Les plantes aussi ont un microbiote – pourrait-on s’en servir pour se passer de phytosanitaires ? », The Conversation, 18 janvier 2026 [En ligne] https://theconversation.com/les-plantes-aussi-ont-un-microbiote-pourrait-on-sen-servir-pour-se-passer-de-phytosanitaires-266429

INRAE, 2025. « Plantes et leurs microbes : un duo clé pour une agriculture durable », 6 janvier 2025 [En ligne] https://www.inrae.fr/actualites/plantes-leurs-microbes-duo-cle-agriculture-durable

PestInfos, 2026. « Les mycorhizes : alliées invisibles mais essentielles des plantes », 25 novembre 2025 [En ligne]. https://pestinfos.blogspot.com/2026/01/les-mycorhizes-alliees-invisibles-mais.html


mercredi 14 janvier 2026

Plus de pesticides, moins d’oiseaux

Une récente étude scientifique menée en France métropolitaine, publiée dans Proceedings of the Royal Society B, montre que les oiseaux communs sont moins abondants dans les zones agricoles où les achats de pesticides sont les plus élevés. En s’appuyant sur des données à grande échelle, les chercheurs mettent en évidence une association négative entre l’intensité de l’usage des pesticides et l’abondance des oiseaux dans les cultures. Ces résultats soulignent le rôle clé des pratiques agricoles dans le déclin de la biodiversité ordinaire et renforcent l’intérêt de systèmes agricoles moins dépendants des pesticides et intrants chimiques.

 En d’autres mots, réduire l’usage des pesticides, c’est aussi protéger la biodiversité agricole!

« On a trouvé un signal assez fort puisqu’il y a 84,4% des espèces pour lesquelles il y a des corrélations négatives, c’est-à-dire que plus il y a de pesticides vendus, moins il y a d’oiseaux...Nous pouvons conclure dès maintenant qu'une réduction de l'utilisation des pesticides est nécessaire pour atténuer les pertes actuelles de biodiversité agricole.  »

Anne-Christine Monnet, co-autrice de l'étude et chercheuse au Muséum National d'Histoire Naturelle (MNHN)

(Propos recueillis par l'AFP via Sciences et Avenir)  

En 2021, le bilan de suivi temporel des oiseaux communs en France (STO) publié par la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO), le Muséum national d'Histoire naturelle (MNHN) et l'Office Français de la Biodiversité (OFB) montrait un déclin de nombreuses espèces d'oiseaux dans les campagnes et villes françaises (Hirondelle de fenêtres, Chardonneret élégant, Tourterelle des bois, etc.) : Près de 30 % d’oiseaux en moins en 30 ans

 

Références

➤ Monnet AC., Cairo M., Deguines N., Jiguet F., Vimont M., Fontaine C., Porcher E., 2026. Common birds have higher abundances in croplands with lower pesticide purchases. Proc Biol Sci 1 January 2026; 293 (2062): 20252370. DOI: 10.1098/rspb.2025.2370 https://royalsocietypublishing.org/rspb/article/293/2062/20252370/479156/Common-birds-have-higher-abundances-in-croplands

➤ Suivi Temporel des Oiseaux Communs (STOC) : www.vigienature.fr/fr/suivi-des-oiseaux-communs-stoc

➤ BNV-D Traçabilité. Données sur les ventes de produits phytopharmaceutiques en France (Eaufrance):  https://ventes-produits-phytopharmaceutiques.eaufrance.fr/

➤ Muséum national d'Histoire naturelle (MNHN) : www.mnhn.fr/fr/actualites/

 

 


 


mardi 30 décembre 2025

Des plantes Bt aux ARN interférents : toujours plus d’innovation, toujours les mêmes résistances

Les plantes génétiquement modifiées (PGM / OGM) conçues pour produire des toxines issues de Bacillus thuringiensis (Bt) sont cultivées à grande échelle depuis les années 1990 afin de lutter contre les insectes ravageurs tout en réduisant l’usage d’insecticides chimiques. Elles concernent notamment le maïs Bt ou le coton Bt.  Cependant, l’apparition de résistances chez les ravageurs ciblés, de plus en plus fréquente, remet en question l’efficacité à long terme de cette technologie.

Publiée en 2023, une synthèse portant sur 25 ans de données mondiales montre que, parmi 24 espèces de ravageurs étudiées, 26 cas de résistance confirmée aux cultures Bt et 17 signaux précoces de baisse de susceptibilité ont été recensés, même si certaines espèces restent encore sensibles (Tabashnik et al., 2023). Les auteurs soulignent que des stratégies telles que la mise en place de refuges de plantes non-Bt ou le recours à de nouvelles approches, comme la combinaison des toxines Bt avec l’interférence par ARN (ARNi), pourraient ralentir l’évolution des résistances. Toutefois, de l’aveu même des chercheurs, ces technologies ARNi ne constituent pas une solution miracle et pourraient, à leur tour, induire des phénomènes de résistance chez les insectes (Meunier, 2024, Inf'OGM), notamment via des modifications de l’absorption de l’ARN ou de l’ARNi chez les insectes.

L’interférence par ARN (ARNi) est une technique qui repose sur l’utilisation de fragments d’ARN double brin capables de bloquer l’expression de gènes spécifiques chez un organisme cible. En protection des cultures, cette approche consiste à exposer les insectes ravageurs à des ARN conçus pour inhiber des gènes essentiels à leur survie ou à leur reproduction, soit via des plantes génétiquement modifiées, soit par application directe d’ARN sur les cultures. Présentée comme une alternative ou un complément aux toxines Bt, cette stratégie se distingue par un ciblage moléculaire très spécifique, mais soulève, comme les autres méthodes de lutte, des questions relatives à l’apparition de résistances, à la persistance environnementale et aux effets à long terme sur les organismes non ciblés.

Aux États-Unis, dans la Corn Belt, la généralisation du maïs Bt ciblant la chrysomèle des racines (Diabrotica virgifera virgifera) illustre concrètement ces limites. Des données accumulées sur plus d’une décennie montrent que les populations de ravageurs ont progressivement développé une résistance, réduisant l’efficacité des semences Bt et entraînant des pertes économiques significatives pour les agriculteurs. Les chercheurs avertissent qu’une gestion non durable de ces cultures pourrait conduire à une obsolescence rapide des traits transgéniques actuellement disponibles (Ye et al., 2025, ScienceFoucart, 2025, Le Monde). 

Parallèlement, les analyses économiques et de politiques publiques montrent que les défaillances de marché jouent un rôle clé dans l’accélération de la résistance aux pesticides. Les choix des agriculteurs, souvent guidés par les coûts immédiats plutôt que par la durabilité, favorisent l’émergence de populations résistantes. Cela suggère que des interventions réglementaires et des incitations économiques sont nécessaires pour préserver l’efficacité des outils de protection des cultures (Brown et Reisig, 2025, Science).

Si ces études documentent l’émergence de résistances chez les ravageurs, elles interrogent rarement le choix même des plantes transgéniques insecticides. La majorité des études se concentre sur l’optimisation technique des dispositifs (refuges, nouvelles toxines, ARNi), sans vraiment remettre en cause le modèle agricole fondé sur l’exposition continue et généralisée des insectes à des toxines produites par la plante elle-même. 

Comme le souligne Info’OGM (Meunier, 2024), cette approche tend à considérer la résistance comme un simple problème technique à corriger, alors qu’elle peut être interprétée comme une conséquence structurelle d’un système agricole intensif reposant sur des monocultures et une pression de sélection permanente.

Cette vision est également cohérente avec les constats faits aux États-Unis, où la généralisation du maïs Bt dans la Corn Belt a favorisé l’apparition de résistances chez la chrysomèle des racines et ce, malgré l’introduction régulière de nouvelles variétés de maïs Bt combinant plusieurs gènes de toxines et censées être plus efficaces. Ces résultats suggèrent donc que la résistance n’est pas une anomalie ponctuelle, mais un phénomène prévisible dans un système reposant sur l’usage massif et prolongé de plantes insecticides  (Ye et al., 2025, Science).

 

Références

Brown, Z. & Reisig, D. (2025). Assessing market failures driving pesticide resistance. Science, 387(6737), 930-932. https://www.science.org/doi/10.1126/science.adv4313

Tabashnik, B. E., Fabrick, J. A., & Carrière, Y. (2023). Global Patterns of Insect Resistance to Transgenic Bt Crops: The First 25 Years. Journal of Economic Entomology, 116(2), 297-309. https://academic.oup.com/jee/article/116/2/297/6968925

Foucart, S. (2025, 27 février). Aux États-Unis, l’usage généralisé de maïs OGM insecticides nourrit la résistance des ravageurs. Le Monde.

Meunier, E. (2024). 25 ans plus tard, les OGM insecticides face à la résistance des insectes. Inf'OGM. https://infogm.org/25-ans-plus-tard-les-ogm-insecticides-face-a-la-resistance-des-insectes/ 

Meunier, E. (2024). ARN interférents et OGM : une nouvelle fuite en avant face aux résistances des ravageurs ? Inf’OGM. 

Ye, X., et al. (2025). Assessing market failures driving pesticide resistance. Science, 387(6737), 930-932. https://doi.org/10.1126/science.adv4313

 

 

 

 

 

 

 

mardi 23 décembre 2025

Champignons phytopathogènes : un danger croissant pour l’agriculture

Les champignons ont récemment attiré l’attention grâce à la série télévisée à succès The Last of Us, dans laquelle un champignon du genre Ophiocordyceps, ayant subi une mutation, prend le contrôle du cerveau humain et transforme les individus en zombies. Si ce scénario relève clairement de la science-fiction, il illustre néanmoins une inquiétude bien réelle exprimée par la communauté scientifique. En 2023, Sarah Gurr, spécialiste de la sécurité alimentaire à l’Université d’Exeter, alertait sur le risque croissant que représentent les champignons phytopathogènes dans un contexte de changement climatique :

  « Les infections fongiques se propagent rapidement et deviennent de plus en plus résistantes dans un un monde qui se réchauffe. La menace n’est pas celle des “zombies”, mais celle d'une famine planétaire. »
Stukenbrock E., Gurr S.J. Address the growing urgency of fungal disease in crops. Nature, 2023 : https://www.nature.com/articles/d41586-023-01465-4

Chaque année, les champignons phytopathogènes sont responsables de pertes agricoles estimées entre 10 et 23 % des récoltes, malgré l’utilisation intensive de fongicides. À ces pertes s’ajoutent des pertes post-récolte de l’ordre de 10 à 20 % (Stukenbrock et Gurr, Nature, 2023). Dans certaines régions du monde, notamment en Afrique subsaharienne, les conséquences peuvent être encore plus sévères : des études rapportent des pertes de rendement allant de 30 à 70 % sur le blé ou le maïs, liées à des agents tels que Fusarium graminearum ou  ou Fusarium verticillioides (Benjamin et al., Discov Agric, 2024). La rouille du blé qui touche de nombreux pays peut détruire jusqu’à 100 % des récoltes dans certaines conditions. 

Les champignons phytopathogènes constituent ainsi une menace majeure pour la sécurité alimentaire mondiale, particulièrement dans un contexte de croissance démographique et de réchauffement climatique. Pour des cultures vivrières essentielles comme le riz, le blé, le maïs, la pomme de terre ou le manioc, l’émergence ou l’intensification de maladies fongiques pourrait entraîner des pertes catastrophiques et fragiliser durablement les systèmes agricoles (Science Daily 2024). 

Comme la biodiversité fongique mondiale reste très largement méconnue, la menace fongique sur les productions alimentaires est probablement sous-estimée : de nouveaux pathogènes pourraient émerger, notamment sous l’effet du changement climatique, qui favorise leur dispersion et modifie leur aire de répartition. Pour l’agriculture, cela souligne l’urgence de diversifier les pratiques (variétés résistantes, rotation, agroécologie, surveillance, biocontrôle) plutôt que de compter uniquement sur les fongicides, d’autant que la résistance des champignons et oomycètes aux fongicides est un problème croissant




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