mardi 16 juin 2026

Le glyphosate associé à des perturbations hormonales pendant la grossesse

Le glyphosate est aujourd’hui l’herbicide le plus utilisé dans le monde. On le retrouve dans de nombreux agrosystèmes, mais aussi dans l’eau, les sols et certains aliments. Une nouvelle étude publiée en juin 2026 dans le Journal of Exposure Science & Environmental Epidemiology apporte des éléments préoccupants concernant ses effets potentiels sur la grossesse.

Les chercheurs portoricains et américains ont suivi 752 femmes enceintes à Porto Rico dans le cadre de la cohorte PROTECT. Ils ont mesuré à plusieurs reprises les concentrations urinaires de glyphosate et de son principal produit de dégradation (métabolite), l'acide aminométhylphosphonique (AMPA), puis les ont comparées à différents marqueurs hormonaux maternels mesurés dans le sang: hormones stéroïdiennes sexuelles (estriol, progestérone, testostérone), hormones thyroïdiennes (T3, T4, fT4, TSH) et hormone liée au stress (CRH).

Les résultats montrent que le glyphosate et l'AMPA sont détectés chez 75 à 95 % des femmes enceintes testées et qu'ils sont associés à des perturbations de plusieurs voies hormonales maternelles pendant la grossesse. Ainsi une exposition plus élevée au glyphosate ou à l’AMPA est associée à une diminution des niveaux d’estriol, une hormone essentielle au bon déroulement de la grossesse et au développement du fœtus. Les chercheurs ont également observé des modifications de certaines hormones thyroïdiennes (T3) et de l’hormone du stress CRH, qui joue un rôle important dans le déclenchement de l’accouchement.

L’étude suggère aussi que ces effets pourraient être plus marqués lorsque le fœtus est de sexe féminin. Bien que les mécanismes exacts restent à préciser, ces observations renforcent l’hypothèse selon laquelle le glyphosate agit comme un perturbateur endocrinien, c’est-à-dire une substance capable d’interférer avec le fonctionnement normal du système hormonal.

Les auteurs soulignent qu’il s’agit de la première étude humaine montrant un lien entre l’exposition au glyphosate pendant la grossesse et des altérations simultanées de plusieurs systèmes hormonaux maternels œstrogéniques, thyroïdiens et liés au stress. Ces perturbations pourraient contribuer à expliquer certaines associations déjà observées entre le glyphosate et des issues défavorables de la grossesse, comme la prématurité ou un développement fœtal altéré.

Même si cette étude ne permet pas de démontrer un lien de cause à effet, elle apporte des preuves supplémentaires en faveur d’une vigilance accrue concernant l’exposition des femmes enceintes aux pesticides à base de glyphosate. De nouvelles recherches seront nécessaires pour confirmer ces résultats et mieux comprendre leurs conséquences à long terme sur la santé des mères et des enfants.

Référence

 ➤ Valentín-Cortés, M.A., Cathey, A.L., Jenkins, H.M. et al. (2026). Glyphosate exposure and hormonal disruption in pregnancy: evidence from a birth cohort in Puerto Rico. J Expo Sci Environ Epidemiol (2026). https://doi.org/10.1038/s41370-026-00902-6

Réautoriser des pesticides interdits : un recul pour la science et la santé publique au Canada

Selon un reportage du journaliste Thomas Gerbet, publié par Radio-Canada le 8 juin dernier, le gouvernement fédéral envisagerait, dans le cadre du projet de loi C-30, d'accorder au Conseil des ministres le pouvoir de réautoriser certains pesticides pourtant interdits à la suite d'évaluations réalisées par Santé Canada.

Une telle disposition soulève d'importantes préoccupations. Elle permettrait en effet au pouvoir politique d'intervenir dans des décisions fondées sur l'évaluation scientifique des risques pour la santé humaine et l'environnement. En pratique, une décision réglementaire issue d'une expertise scientifique pourrait être renversée pour des motifs politiques ou économiques.

Cette orientation suscite déjà une vive opposition de la part de chercheurs, de professionnels de la santé publique et d'organisations citoyennes. Plusieurs y voient une remise en cause du principe de précaution et de l'indépendance de la science réglementaire, deux piliers essentiels de la protection de la santé publique.

Cette perspective soulève d'autant plus d'inquiétudes que Santé Canada autorise encore plus d'une centaine de pesticides déjà interdits dans d'autres pays en raison de leurs risques sanitaires ou environnementaux.

Crédit photo : licence Domaine public via Wikimedia Commons

Une politisation de la réglementation dénoncée par les scientifiques

« C'est une politisation directe de la réglementation, qui est pourtant mise en place pour protéger le public », dénonce la professeure en santé environnementale Maryse Bouchard, de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Dans la même lignée, des chercheurs provenant de 13 universités canadiennes ont publiquement critiqué le projet de loi C-30, estimant qu'il permettrait au pouvoir politique de passer outre à des évaluations scientifiques indépendantes en matière de santé et d'environnement.

« Il n’existe aucun fondement scientifique ou autre motif raisonnable pour justifier qu’une décision réglementaire soit infirmée par le Conseil des ministres après que Santé Canada a mené des examens approfondis. »

 Extrait du mémoire déposé par les 21 universitaires (Source Radio-Canada)

Pour ces chercheurs, le projet de loi remet en cause un principe fondamental de la santé publique moderne: les décisions réglementaires doivent reposer sur les meilleures données scientifiques disponibles. En permettant au pouvoir exécutif d'intervenir après les évaluations de Santé Canada, cette mesure risque également d'affaiblir la confiance du public envers les institutions chargées de protéger la santé et l'environnement.

Le principe de précaution : une exigence démocratique

Le principe de précaution n'est pas une posture idéologique. C'est une règle de gouvernance responsable : lorsqu'un risque plausible et potentiellement grave est identifié, l'absence de certitude absolue ne doit pas servir de prétexte à retarder les mesures de protection.

Dans le cas des pesticides, ce principe justifie que certaines substances soient retirées du marché lorsque les données scientifiques révèlent des risques jugés inacceptables. Permettre leur réautorisation par voie politique soulève donc une question fondamentale: la protection de la santé publique peut-elle être subordonnée à d'autres considérations?

L’influence des lobbies agrochimiques

Autre élément troublant : comme le rappelle le groupe citoyen Vigilance OGM, l’événement où la ministre Marjorie Michel a pris la parole était organisé par CropLife, décrit comme « le lobby qui défend les intérêts des compagnies de semences, de pesticides, d’engrais et de fertilisants », incluant de grandes multinationales comme Bayer, issue du rachat de Monsanto. Dans ce contexte, la question se pose légitimement : à qui profite la réautorisation de pesticides interdits? À la santé publique ou à l’industrie agrochimique?

Réautoriser des pesticides dangereux ne revient pas à protéger la sécurité alimentaire. Cela revient plutôt à consolider un modèle agricole dépendant des intrants chimiques, au bénéfice d'intérêts industriels puissants et au détriment de la santé des populations les plus vulnérables ainsi que de l'environnement. Sous couvert de compétitivité économique, cette approche privilégie le maintien d'un modèle agricole intensif plutôt que l'accélération de la transition vers des pratiques plus durables et moins dépendantes des pesticides.

Des risques sanitaires largement documentés

Les connaissances scientifiques sur les effets des pesticides agricoles se sont considérablement renforcées au cours des dernières décennies. En plus des multiples impacts néfastes sur l'environnement (déclin de la biodiversité et des pollinisateurs, contamination de l'eau, dégradation des sols, etc.), de nombreuses études associent l’exposition chronique aux pesticides, engrais et autres contaminants agricoles persistants (dont les PFAS) à plusieurs problèmes de santé:

  • certains cancers (lymphomes, leucémies, tumeurs cérébrales, etc.);
  • troubles neurologiques et neurodéveloppementaux;
  • perturbations hormonales;
  • diabète de type 2;
  • certaines maladies cardiovasculaires.

Les agriculteurs, les ouvriers agricoles, les riverains, les femmes enceintes et les jeunes enfants (dans leurs premières années de vie) figurent parmi les populations les plus exposées et les plus vulnérables.  Les écosystèmes, les sols, les cours d'eau, les pollinisateurs, les oiseaux subissent aussi les conséquences de cette dépendance chimique. Dans ce contexte, réintroduire des substances jugées trop risquées par les agences réglementaires constitue un recul préoccupant. 

Sécurité alimentaire et biodiversité : un faux dilemme

Selon Radio-Canada, le gouvernement justifie ce projet par la nécessité de protéger la sécurité alimentaire et la sécurité économique, sans toutefois définir clairement ces concepts. 

Pourtant, cette justification repose sur une vision incomplète du problème. Une part importante de la sécurité alimentaire dépend directement de la biodiversité, notamment des pollinisateurs comme les abeilles, les bourdons et de nombreux insectes sauvages.

Une part importante de la sécurité alimentaire dépend directement de la biodiversité, notamment des pollinisateurs (abeilles, bourdons, etc.). Or, depuis plusieurs années, la littérature scientifique identifie les pesticides parmi les principaux facteurs du déclin des pollinisateurs, aux côtés de la perte d'habitat et des changements climatiques.

Sans pollinisateurs, une part considérable de la production alimentaire mondiale serait compromise. Fruits, légumes, oléagineux et de nombreuses cultures essentielles dépendent directement ou indirectement de leur activité. La sécurité alimentaire dépend donc aussi de la santé des écosystèmes. 

Protéger les sols vivants, la biodiversité et les insectes pollinisateurs constitue une condition essentielle au maintien de la production agricole à long terme.

Une tendance internationale inquiétante

Le Canada n'est pas un cas isolé. En France, la loi Duplomb adoptée en 2025 prévoyait notamment la réintroduction dérogatoire de l'acétamipride, un insecticide néonicotinoïde interdit depuis plusieurs années. Cette mesure était défendue au nom de la compétitivité agricole et de la lutte contre la concurrence internationale. Après une forte mobilisation citoyenne et scientifique, le Conseil constitutionnel a finalement censuré cette disposition, estimant qu'elle contrevenait aux principes de protection de l'environnement consacrés par la Constitution française. Ce débat illustre les tensions croissantes entre impératifs économiques, réglementation environnementale et expertise scientifique.

Au niveau de l’Union européenne, malgré des objectifs ambitieux de réduction des pesticides dans le cadre du Pacte vert, plusieurs reculs ou reports ont été observés sous la pression de certains États membres et de crises économiques et agricoles.

On observe ainsi une tension généralisée. D’un côté, des politiques publiques fondées sur la science et la protection de l’environnement et de l’autre, des pressions économiques visant à maintenir l’agriculture industrielle intensive.

Changer de modèle agricole

L’idée selon laquelle les pesticides seraient indispensables à la sécurité alimentaire est de plus en plus contestée.

De nombreuses recherches montrent qu’il est possible de réduire fortement, voire de supprimer, l’usage des pesticides de synthèse grâce à des approches comme :

  • la lutte biologique intégrée
  • l’agroécologie
  • la diversification des cultures
  • l’agriculture biologique
  • l’amélioration des rotations et des sols

Ces approches demandent un changement structurel du modèle agricole actuel, mais elles démontrent qu’une autre voie est possible: une agriculture capable de concilier production et sécurité alimentaires, protection de l'environnement et santé publique. Cela implique d’investir dans la transition, de soutenir financièrement les agriculteurs et de revoir les politiques publiques favorisant l’agriculture industrielle intensive.

La sécurité alimentaire du futur ne se construira pas contre la biodiversité, mais avec elle.

Un choix de société 

Le débat entourant le projet de loi C-30 dépasse largement la question des pesticides. Il soulève une interrogation fondamentale: les décisions qui touchent la santé publique et l'environnement doivent-elles être guidées par l'expertise scientifique indépendante ou pouvoir être modifiées pour répondre à des considérations politiques et économiques à court terme?

Permettre la réautorisation de pesticides jugés trop risqués par les autorités réglementaires constituerait un recul préoccupant. Une telle mesure créerait un précédent où des décisions fondées sur l'expertise scientifique pourraient être modifiées pour des raisons extérieures à l'évaluation des risques, affaiblissant ainsi le principe de précaution. Elle risquerait aussi d'éroder la confiance du public envers les institutions chargées de protéger la santé et l'environnement.

La sécurité alimentaire, la santé des populations et la préservation de la biodiversité ne sont pas des objectifs incompatibles. Au contraire, elles sont étroitement liées. Les politiques publiques devraient s'appuyer sur les meilleures connaissances scientifiques disponibles afin de favoriser une agriculture à la fois productive, durable et respectueuse des écosystèmes et des populations.

Parce qu'en matière de pesticides, la protection de la santé publique et de l'environnement devrait demeurer une priorité non négociable.

Olivier Peyronnet - PESTInfos 

 

Références

➤ Radio-Canada, Thomas Gerbet. Pesticides interdits : Ottawa envisage de permettre des réautorisations par le gouvernement, 8 juin 2026. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2259842/pesticides-interdits-canada-carney-sante-canada-projet-loi

➤ Vigilance OGM. C-30 et C-31 : le gouvernement laisse les lobbys de l’agrochimie prendre le contrôle de l’évaluation des pesticides, Communiqué de presse, 8 juin 2026. https://www.vigilanceogm.org/articles/c30-et-c31

➤ Association pour la santé publique du Québec (ASPQ). C-30 et C-31 : des organisations pancanadiennes demandent à Ottawa de ne pas affaiblir l’encadrement des pesticides, Communiqué de presse, 8 juin 2026.
https://aspq.org/c-30-et-c-31-des-organisations-pancanadiennes-demandent-a-ottawa-de-ne-pas-affaiblir-lencadrement-des-pesticides/

➤ Radio-Canada. "Projet de loi C-30 : Volonté d’Ottawa d’autoriser certains pesticides", Entrevue radiophonique de Pascal Priori (Victimes des pesticides du Québec) à l'émission Midi Info, 8 juin 2026. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/midi-info/segments/rattrapage/2398066/projet-loi-c-30-volonte-ottawa-autoriser-certains-pesticides

Liens pertinents

➤ Association pour la santé publique du Québec (ASPQ). https://aspq.org/

➤ Victimes des pesticides du Québec (VPQ). www.victimespesticidesquebec.org/

➤ Vigilance OGM. www.vigilanceogm.org

➤ Santé Canada.  www.canada.ca/fr/sante-canada.html

➤ Loi canadienne sur les produits antiparasitaires. https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/p-9.01/

 

Des chercheurs de 13 universités dénoncent le projet de loi C-30 qui permettra au gouvernement Carney d’invalider la science. Il donnera le pouvoir au Conseil des ministres de réautoriser des pesticides risqués interdits par Santé Canada. ici.radio-canada.ca/nouvelle/225...

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— Thomas Gerbet (@thomasgerbet.bsky.social) 8 juin 2026 à 06:34

jeudi 11 juin 2026

Pollinisateurs en déclin : un enjeu alimentaire et sanitaire

Le déclin des pollinisateurs menace aussi notre santé

La disparition progressive des abeilles et des autres pollinisateurs n’est pas seulement un problème écologique : c’est aussi un enjeu majeur de sécurité alimentaire et de santé publique. Une étude récente publiée dans Nature, menée notamment au Népal dans une région isolée de l’Himalaya, révèle à quel point ces insectes sont essentiels à l’alimentation humaine. Les pollinisateurs contribueraient à plus de 20 % des apports en vitamines essentielles et à près de la moitié des revenus agricoles locaux. Leur déclin pourrait donc avoir des conséquences bien plus graves qu’on ne l’imaginait, jusque dans nos assiettes.

File:ApisLaboriosa1.jpg
Apis laboriosa, l’abeille géante de l’Himalaya, est un pollinisateur clé des régions montagneuses du Népal : adaptée à l’altitude et au froid, elle contribue à la reproduction de nombreuses plantes sauvages et cultures vivrières locales. Son miel peut devenir légèrement hallucinogène lorsque les abeilles butinent certains rhododendrons riches en grayanotoxines, un phénomène saisonnier connu sous le nom de « miel fou ». Crédit photo: L. Shyamal, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons


Des abeilles au cœur de l’alimentation humaine

Les chercheurs ont étudié des villages agricoles isolés dans le district de Jumla, au Népal. Dans ces régions difficiles d’accès, les habitants dépendent presque entièrement de leur production locale pour se nourrir et vivre.

Leur constat est clair : les insectes pollinisateurs, surtout les abeilles sauvages, jouent un rôle clé dans la production de fruits, de légumes et d'autres cultures riches en micronutriments. Selon l'étude, ils sont responsables de plus de 20 % des apports en vitamines essentielles (notamment la vitamine A, les folates [vitamine B9], vitamine E) et d’environ 44 % des revenus agricoles des ménages étudiés. Autrement dit, sans pollinisateurs, ces communautés mangeraient moins bien (moins varié et moins nutritif) et gagneraient beaucoup moins.

Champs en terrasse au Népal Crédit photo: P.F. Byrne, Bugwood.org


Un déclin aux conséquences sanitaires mondiales

Les scientifiques rappellent que la baisse des populations de pollinisateurs, en particulier des abeilles sauvages, est principalement due à la destruction des habitats naturels, à l’usage intensif de pesticides, au changement climatique et à l’appauvrissement de la biodiversité florale lié aux monocultures. Les abeilles domestiques ne compensent pas suffisamment la disparition des espèces sauvages.

Les effets sont en cascade : moins de pollinisation signifie moins de fruits, de légumes et de noix , et donc donc des régimes alimentaires plus pauvres en nutriments essentiels.

À l’échelle mondiale, plusieurs travaux suggèrent que ces déséquilibres alimentaires pourraient contribuer à une augmentation des maladies liées à la malnutrition et aux carences alimentaires. Certaines estimations indiquent que la diminution de la pollinisation serait déjà associée à environ 500 000 décès prématurés par an dans le monde (Smith et al., 2022), en raison d’une consommation insuffisante de fruits et légumes, favorisant notamment les maladies cardiovasculaires, le diabète et d’autres pathologies chroniques.

Protéger les pollinisateurs, protéger notre alimentation

Certaines régions, comme l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud-Est ou l’Amérique du Sud, sont particulièrement vulnérables à ces évolutions.

Les chercheurs appellent donc à renforcer la protection des pollinisateurs en favorisant des pratiques agricoles plus durables et des habitats propices aux insectes. Des solutions existent déjà: plantation plantes sauvages et de bandes fleuries, diversification des cultures, maintien de jachères, restauration d’habitats naturels et réduction de l’usage des pesticides.

Selon eux, ces mesures pourraient non seulement préserver la biodiversité, mais aussi améliorer les rendements agricoles et la qualité nutritionnelle des régimes alimentaires locaux.

Références

➤ Timberlake, T. P., Sapkota, S., Saville, N. M., Cirtwill, A. R., Baral, S. C., Bhusal, D. R., Devkota, K., Giri, S., Harris-Fry, H. A., Joshi, D., Kortsch, S., Myers, S. S., Roslin, T., Smith, M. R., & Memmott, J. (2026). Pollinators support the nutrition and income of vulnerable communities. Nature. https://doi.org/10.1038/s41586-026-10421-x

➤ Smith, M. R., Mueller, N. D., Springmann, M., Sulser, T. B., Garibaldi, L. A., Gerber, J., Wiebe, K., & Myers, S. S. (2022). Pollinator Deficits, Food Consumption, and Consequences for Human Health: A Modeling Study. Environmental health perspectives, 130(12), 127003. https://doi.org/10.1289/EHP10947

➤ Dickie, G. (2026). Pollinators in peril: scientists reveal the hidden human health costs of the world's disappearing bees. The Guardian, publié en ligne le 10 juin 2026. www.theguardian.com/environment/2026/jun/10/pollinators-in-peril-scientists-reveal-the-hidden-human-health-costs-of-the-worlds-disappearing-bees-aoe

 

🐝 Le déclin des pollinisateurs menace aussi notre alimentation et notre santé. Moins de pollinisateurs, c'est moins de fruits, légumes et nutriments essentiels, avec des impacts déjà mesurés sur les populations les plus vulnérables. www.theguardian.com/environment/...

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— PestInfos (@pestinfos.bsky.social) 10 juin 2026 à 18:35

mercredi 10 juin 2026

Pesticides et cancers infantiles : ce que montrent les études épidémiologiques

La majorité des cancers infantiles ou pédiatriques n'ont pas de cause connue. Une nouvelle synthèse de la littérature scientifique publiée dans l’International Journal of Cancer s’est penchée sur plus de quarante ans de recherches portant sur l’exposition aux pesticides et le risque de cancers chez les enfants. Les chercheurs de l'Université du Nebraska-Lincoln ont analysé 88 études épidémiologiques publiées entre 1980 et 2022 afin de mieux comprendre les liens possibles entre les pesticides et deux des cancers pédiatriques les plus fréquents soit certaines leucémies et tumeurs cérébrales. 

Leur conclusion est prudente mais préoccupante : dans de nombreuses études, une exposition aux pesticides est associée à une augmentation du risque de leucémie ou de tumeur cérébrale chez l’enfant. Ainsi, les enfants vivant dans des régions à forte activité agricole présentent plus fréquemment des leucémies ou des tumeurs cérébrales. Cette association pourrait s’expliquer par l’augmentation des traitements phytosanitaires et par la dispersion des pesticides hors des parcelles cultivées (lors de la dérive aérienne à proximité des résidences). 

L’utilisation d’insecticides à l’intérieur des habitations apparaît également associée à un risque accru de certains cancers infantiles. Les études examinées ont notamment pris en compte les pyréthrinoïdes et les organophosphorés utilisés dans les jardins ou sur les plantes d'intérieur, les traitements anti-puces et anti-tiques appliqués aux les animaux de compagnie, ainsi que certains répulsifs insectifuges contenant du DEET. Toutefois, les données disponibles ne permettent pas toujours d'identifier précisément quelles substances sont à l'origine des risques observés.

L’exposition des parents aux pesticides dans le cadre de leur profession constitue également un sujet de préoccupation. Les études concernent notamment les agriculteurs, les ouvriers agricoles, les éleveurs, les techniciens en gestion parasitaire et les applicateurs professionnels de pesticides. Plusieurs travaux suggèrent qu’une exposition avant la conception ou pendant la grossesse pourrait être associée à un risque accru de leucémies ou de tumeurs cérébrales chez l’enfant.

La revue souligne également l’importance de la génétique. Certains enfants possèdent des variantes génétiques qui modifient leur capacité à détoxifier les substances chimiques. Ces différences pourraient rendre certains individus plus vulnérables aux effets des pesticides, notamment lorsque l'exposition survient au cours des premières années de vie. 

Les auteurs de la revue restent toutefois prudents. Les données disponibles ne permettent pas d’établir un lien de causalité direct pour tous les pesticides. Une difficulté majeure réside dans la mesure précise des expositions. De nombreuses études utilisent des indicateurs indirects, comme la proximité des cultures agricoles ou les déclarations des participants, plutôt que des mesures biologiques individuelles. Les chercheurs pointent également un manque d’études sur l’exposition via l’eau potable contaminée, sur les mélanges de pesticides (effet cocktail) et sur les interactions entre facteurs génétiques et environnementaux. Ils appellent donc à des travaux plus approfondis afin de mieux comprendre les mécanismes en jeu et d'améliorer les stratégies de prévention.

En conclusion, même si toutes les questions ne sont pas résolues, cette importante synthèse renforce l’hypothèse selon laquelle certaines expositions environnementales aux pesticides, en particulier pendant la grossesse et la petite enfance, pourraient contribuer au risque de cancers pédiatriques. Elle met surtout en évidence la nécessité de mieux mesurer les expositions réelles des populations et de poursuivre les recherches afin d’identifier les situations les plus à risque et d’améliorer les stratégies de prévention.

Enfin, il apparait essentiel de limiter l'exposition environnementale aux pesticides en réduisant drastiquement l'utilisation des pesticides aussi bien en agriculture qu'en milieu domestique et résidentiel.  


Références

➤ G. N. VanDeSteeg, A. R. Russum, M. R. Sandbulte, E. G. Rogan, and M. G. Rhoades (2026), Environmental Pesticide Exposure in the Etiology of Pediatric Brain Tumors and Leukemia: A Scoping Review of Epidemiological Studies. International Journal of Cancer (2026): 1–25, https://doi.org/10.1002/ijc.70546.

➤ Ferdinand, Pamela. Pesticide use around homes and farms linked to childhood leukemia, brain tumors. U.S. Right to Know, Publié le 8 juin 2026, [En ligne]. https://usrtk.org/healthwire/pesticide-use-linked-to-childhood-leukemia-brain-tumors/


👉 L'étude en question publiée dans International Journal of Cancer : onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/...

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— PestInfos (@pestinfos.bsky.social) 10 juin 2026 à 16:03

samedi 6 juin 2026

Lutte biologique contre le Cynips du châtaignier : une micro-guêpe contre une autre

À la fin des années 2000, un minuscule insecte venu d’Asie a menacé l’un des arbres les plus emblématiques des forêts et paysages français : le châtaignier (Castanea sativa). Ce micro-hyménoptère, appelé cynips du châtaignier (Dryocosmus kuriphilus, famille Cynipidae), pond ses œufs dans les bourgeons de l’arbre et provoque la formation de galles qui freinent sa croissance et réduisent fortement la production de châtaignes. Les conséquences ont été considérables en foresterie et castanéiculture. Dans certaines régions françaises, les pertes de récolte ont atteint 60 à 80 %, mettant en difficulté les producteurs, mais aussi les apiculteurs dont les ruches dépendent en partie de la floraison des châtaigniers.

 

Crédit photos: Gyorgy Csoka, Hungary Forest Research Institute, Bugwood.org 

Face à cette invasion, les méthodes classiques se sont révélées peu efficaces. Les traitements physiques et chimiques étaient difficiles à mettre en œuvre sur des arbres souvent situés en zones montagneuses et soumises à des contraintes environnementales fortes. Les chercheurs de l’Institut Sophia Agrobiotech d’INRAE à Sophia Antipolis ont alors choisi une autre voie : la lutte biologique par acclimatation.

Le principe est simple en apparence. Puisque le cynips est originaire de Chine, les scientifiques ont recherché dans son aire d’origine un ennemi naturel capable de le contrôler. Leur choix s’est porté sur une autre micro-guêpe, Torymus sinensis (famille Torymidae), un parasitoïde spécialisé qui pond ses œufs dans les larves du cynips. Les larves de Torymus se développent ensuite aux dépens du ravageur, réduisant progressivement ses populations.

https://www.inrae.fr/sites/default/files/styles/large/public/jpg/Torymus%20sinensis_INRAE%20Jean-Claude%20Malausa_75x50mm_96dpi.jpg?itok=Loe00Wt8
Torymus sinensis Photo : © J. C. Malausa – extraite de Lutte biologique contre le Cynips du châtaignier :
succès de l’établissement en France de Torymus sinensis. INRAE. 2026, pp.34. ⟨hal-05634469⟩
 – Licence CC BY-NC-SA 4.0

Les premiers lâchers expérimentaux ont été réalisés en France à partir de 2011. Pendant plusieurs années, les chercheurs ont suivi l’installation de cet auxiliaire, sa dispersion et ses effets sur les populations de cynips. Les résultats ont dépassé les attentes : quelques années après les introductions, les infestations ont fortement diminué et la production de châtaignes a progressivement retrouvé son niveau antérieur.

 Cette réussite ne repose pas uniquement sur une innovation scientifique. Elle est aussi le fruit d’une collaboration étroite entre chercheurs, producteurs, chambres d’agriculture, organismes de surveillance sanitaire, collectivités territoriales et apiculteurs. Ensemble, ils ont coordonné les lâchers de parasitoïdes et assuré un suivi à grande échelle de la situation.

 Une étude récente d’INRAE, destinée à évaluer les impacts sociétaux de la recherche, montre que les bénéfices vont bien au-delà de la simple protection des verger et de la biodiversité forestière. La lutte biologique contre le cynips a contribué au maintien d’activités économiques rurales, à la préservation des paysages de châtaigneraies, au soutien de l’apiculture et à la réduction du recours aux pesticides.

 Cette histoire constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus marquants de lutte biologique réussie en Europe. Elle illustre comment une recherche de long terme, associée à une mobilisation collective des acteurs de terrain, peut fournir des solutions durables face aux invasions biologiques.

 La lutte contre le cynips du châtaignier montre qu'il est possible de gérer certains ravageurs sans recourir massivement aux pesticides. Elle démontre également l'importance des collaborations entre scientifiques et professionnels agricoles pour transformer une découverte scientifique en solution concrète. Enfin, elle rappelle que la protection de la biodiversité peut aussi soutenir l'économie locale et la résilience des territoires ruraux.

L'introduction de Torymus sinensis pour lutter contre le cynips du châtaignier est considérée comme une réussite majeure de la lutte biologique. Comme toute introduction d'une espèce exotique, cette stratégie a néanmoins fait l'objet d'une surveillance attentive. Si quelques effets non ciblés ont été observés (parasitisme occasionnel d'autres cynips et interactions avec des espèces locales), les études montrent que ces impacts restent limités.
Après plus de quinze ans de recul, les bénéfices (forte réduction du ravageur, restauration des châtaigneraies et diminution du recours aux insecticides) sont jugés largement supérieurs aux risques identifiés.


Références

➤ Borowiec, N., Thaon, M., Brancaccio, L., Cailleret, B., Ris, N., Vercken, E. (2018). Early population dynamics in classical biological control: establishment of the exotic parasitoid Torymus sinensis and control of its target pest, the chestnut gall wasp Dryocosmus kuriphilus, in France. Entomol Exp Appl, 166: 367-379. https://doi.org/10.1111/eea.12660

➤ Douchez C., Borowiec N., Multeau C. (2026). Lutte biologique contre le cynips du châtaignier : succès de l’établissement en France de Torymus sinensis. INRAE, pp.34. https://hal.inrae.fr/hal-05634469

➤ INRAE (2026). « L’innovation scientifique, un rempart contre le cynips du châtaignier », actualité publiée le 28 mai 2026. www.inrae.fr/actualites/linnovation-scientifique-rempart-contre-cynips-du-chataignier

L’innovation scientifique, un rempart contre le cynips du châtaignier url.inrae.fr/3Q4U4Ja

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— PestInfos (@pestinfos.bsky.social) 6 juin 2026 à 19:27

mercredi 20 mai 2026

Quand les insecticides affament les oiseaux des campagnes

Depuis plusieurs décennies, les oiseaux des milieux agricoles déclinent partout en Europe. Une nouvelle étude menée en France apporte un éclairage important : les insecticides pourraient jouer un rôle majeur, non pas seulement en intoxiquant directement les oiseaux, mais surtout en réduisant leur nourriture.

Les chercheurs ont analysé quinze années de suivi ornithologique de 81 espèces d'oiseaux nicheurs (hirondelles, grives, merles, rouges-gorges, etc.) couvrant 2783 sites en France. Ils ont ensuite comparé ces données avec les ventes de pesticides agricoles, tout en tenant compte d’autres facteurs comme le climat ou les paysages agricoles. Leur objectif : comprendre comment l’utilisation des pesticides influence les populations d’oiseaux sauvages dans les campagnes.

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Une des menaces pour l'hirondelle pourrait être la régression de ses proies (insectes volants) induites par l'usage généralisé des pesticides, notamment des insecticides. Crédit photo: Brocken Inaglory, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Le résultat principal est frappant : plus l’usage d’insecticides est élevé, plus les populations d’oiseaux insectivores diminuent. Cette tendance apparaît de manière cohérente chez les espèces qui se nourrissent principalement d’insectes, qu’elles soient migratrices ou sédentaires. En revanche, les oiseaux granivores (qui mangent surtout des graines) ou les espèces généralistes omnivores montrent des liens beaucoup moins nets avec l’usage des pesticides (insecticides et herbicides). 

Pour les auteurs, cela suggère que le principal mécanisme serait indirect. Les insecticides réduisent les populations d’insectes, privant ainsi de nombreuses espèces d’oiseaux de leur principale source de nourriture. Ce phénomène d’« appauvrissement alimentaire » pourrait expliquer une partie importante du déclin observé dans les campagnes européennes qui deviennent progressivement « silencieuses ».

Ces travaux renforcent l’idée que la crise de la biodiversité ne touche pas uniquement les insectes : elle se répercute sur toute la chaîne alimentaire. Cette idée n’est pas nouvelle. Dès 1962, la biologiste Rachel Carson alertait sur le risque d’un « printemps silencieux » provoqué par les pesticides. Depuis, de nombreuses études ont observé l’effondrement parallèle des insectes et des oiseaux agricoles en Europe ou en Amérique du Nord (PESTInfos/Oiseaux). En janvier dernier, une étude française pointait déjà un déclin beaucoup plus marqué des oiseaux communs dans les régions où les ventes de pesticides sont les plus élevées (Monnet et al., 2026). 

Mais l’étude apporte aussi une nuance importante : tout n’est peut-être pas irréversible. Des travaux récents montrent une légère reprise de certains oiseaux insectivores après l’interdiction de plusieurs néonicotinoïdes en France et en Europe (FRB, 2025, Perrot et al., 2025). Le rebond reste modeste, mais il suggère que les écosystèmes peuvent commencer à se rétablir lorsque la pression chimique diminue.

Réduire l’usage des insecticides pourrait donc devenir un levier essentiel pour inverser la tendance et favoriser le retour des oiseaux dans les milieux agricoles.

À l’heure où plusieurs responsables politiques envisagent de réautoriser certains néonicotinoïdes en France, cette étude rappelle que ces pesticides menacent l’ensemble de la chaîne du vivant. Derrière la disparition silencieuse des insectes se profile aussi celle des oiseaux des campagnes qui en dépendent. Réduire l’usage des insecticides n’est donc plus seulement une question agricole : c’est un enjeu majeur de biodiversité.

 

Références

➤ Thomas Perrot, Karine Princé, Colin Fontaine, Stanislas Rigal, Ralf Schulz, Jakob Wolfram, Emmanuelle Porcher (2026). Declines in insectivorous bird abundance are related to increasing agricultural insecticide use. Agriculture, Ecosystems & Environment, Vol.407, 110447. [disponible en ligne 19 Mai 2026]. https://doi.org/10.1016/j.agee.2026.110447

Thomas Perrot, Karine Princé, Emmanuelle Porcher, Jakob Wolfram, Ralf Schulz, Colin Fontaine (2025). 
Weak recovery of insectivorous bird populations after ban of neonicotinoids in France, hinting at lasting impacts. Environmental Pollution, Vol.385, 127132. https://doi.org/10.1016/j.envpol.2025.127132

➤ Monnet AC., Cairo M., Deguines N., Jiguet F., Vimont M., Fontaine C., Porcher E., 2026. Common birds have higher abundances in croplands with lower pesticide purchases. Proceedings
of the Royal Society B, Biological Sciences 293 (2062): 20252370. https://doi.org/10.1098/rspb.2025.2370

➤  Grépinet, Esteban. En France, le déclin des oiseaux insectivores est clairement lié aux pesticides… mais tout peut encore changer. Vert, 20 mai 2026. [En ligne]. https://vert.eco/biodiversite/en-france-le-declin-des-oiseaux-insectivores-est-clairement-lie-aux-pesticides-mais-tout-peut-encore-changer/

➤ Fondation pour la recherche sur la biodiversité (2025). [Revue de presse] Un retour timide mais réel des oiseaux insectivores dans nos campagnes depuis l’arrêt des néonicotinoïdes en France. [En ligne]. www.fondationbiodiversite.fr/actualite/revue-de-presse-un-retour-timide-mais-reel-des-oiseaux-insectivores-dans-nos-campagnes-depuis-larret-des-neonicotinoides-en-france/

Bases de données

➤ Suivi Temporel des Oiseaux Communs (STOC) : www.vigienature.fr/fr/suivi-des-oiseaux-communs-stoc

➤ BNV-D Traçabilité. Données sur les ventes de produits phytopharmaceutiques en France (Eaufrance):  https://ventes-produits-phytopharmaceutiques.eaufrance.fr/

mardi 19 mai 2026

Louise Michel et la "vaccination des plantes" : une expérience étonnante en déportation

Pendant son exil et déportation au bagne de Kanaky - Nouvelle-Calédonie sur l'île des Pins, Louise Michel ne cesse d’observer, d’expérimenter et de réfléchir. Connue pour son engagement révolutionnaire après la Commune de Paris, elle développe aussi une curiosité scientifique singulière au contact de la nature du Pacifique.

Parmi les épisodes les plus surprenants de cette période figure ce qu’elle appelle elle-même une forme de "vaccination des plantes". Fine observatrice du vivant et expérimentatrice, Louise Michel développe ainsi des intuitions naturalistes originales, "mêlant connaissances académiques et formulations sensibles des savoirs" (Fages et al., 2025).

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Louise Michel (1803-1905), institutrice, communarde et anarchiste, à Nouméa vers 1879-1880. 
Domaine public, via Wikimédia commons

‪« La révolution sera la floraison de l'humanité comme l'amour est la floraison du cœur.  »

 Louise Michel, La Commune. Histoire et souvenirs, Paris, 1898


Le contexte : l’exil en Kanaky - Nouvelle-Calédonie

Déportée en Kanaky - Nouvelle-Calédonie après la répression sanglante de la Commune de Paris en mai 1871, Louise Michel se retrouve dans un environnement totalement nouveau (1873-1880). Loin des institutions politiques et intellectuelles, elle observe la végétation tropicale, les maladies des plantes cultivées et les conditions de vie difficiles des populations locales, les kanaks. C’est dans ce cadre qu’elle commence à expérimenter sur des plantes, notamment des papayers.

 

Une idée inspirée de la médecine

Louise Michel s’inspire d’un principe médical en plein développement à son époque : la vaccination. Celui-ci s’inscrit à la fois dans des pratiques plus anciennes de protection contre la variole, initiées notamment par Edward Jenner, le père de l'immunologie, à la fin du XVIIIe siècle, et dans les recherches contemporaines de Louis Pasteur, qui, dans les années 1870–1880, contribuent à en poser les bases scientifiques.

Elle transpose cette logique au monde végétal en se basant sur une analogie simple : si un organisme peut être protégé par une forme atténuée de maladie, pourquoi pas une plante ?

Dans ses Mémoires, elle écrit :

« J’aurais voulu réussir sur une vingtaine [d’arbres] avant d’en parler, d’autant plus que même là où tous souffraient pour la liberté, l’empire des préjugés était tel encore qu’on entendait des choses comme ceci : "S’il était vrai que la vaccine puisse s’appliquer à toutes les maladies, la Faculté l’aurait fait ! Êtes-vous docteur, pour vous occuper de ces choses-là ? etc." Comme si on avait à s’informer, quand une route est bonne, si c’est un âne ou un boeuf qui y est entré le premier. Jugez donc, si j’avais parlé d’étendre la vaccine aux végétaux, ce que mes ultra universitaires m’auraient répondu ! Il n’en est pas moins vrai qu’on essaye la vaccine de la rage, de la peste, du choléra telle que je l’avais essayée là-bas et que la sève étant du sang, on peut l’étendre jusqu’aux maladies des végétaux. En fait d’essais, si l’audace est utile, c’est surtout quand elle s’appuie sur l’analogie qui existe entre tout ce qui vit ».

« la sève étant du sang, on peut l’étendre jusqu’aux maladies des végétaux » Cette phrase résume son raisonnement: elle considère la sève comme un équivalent du sang, et donc les plantes comme des organismes susceptibles de "réagir" à une infection contrôlée.

 

L’expérience des papayers

Elle décrit avoir travaillé sur des papayers atteints de "jaunisse" :

« C’étaient quatre papayers que j’avais vaccinés au pied avec de la sève d’autres papayers malades de la jaunisse. »

Son objectif était de provoquer une forme légère de maladie afin de renforcer les plantes. Elle observe ensuite que les plantes traitées ont survécu, et auraient été, selon elle, parmi les seules à résister à l’épidémie de l’année.

« Mes quatre papayers eurent la jaunisse et se rétablirent ; peut-être furent-ils les seuls qui n’en moururent pas cette année-là, surtout les papayers de la presqu’île »

Le terme "jaunisse" est un terme ancien et descriptif, qui renvoie au symptôme principal: le jaunissement des feuilles. Celui-ci peut être causé par une infection virale ou bactérienne, comme le montre cette photo d'une chlorose causée par le phytovirus Papaya ringspot virus (PRSV). À l'époque de Louise Michel, on ne connait pas encore les phytovirus. 
Crédit photo: Dr. Parthasarathy Seethapathy, Amrita School of Agricultural Sciences, Bugwood.org 

 

Une démarche empirique entre intuition et science

Cette expérience ne correspond pas à une méthode scientifique moderne de vaccination végétale. Cependant, elle est remarquable pour plusieurs raisons: elle repose sur l’observation directe, tente une expérimentation volontaire et mobilise une analogie entre différents formes du vivant. On peut y voir une forme de pensée précoce sur l’unité biologique du vivant, bien avant les développements de la phytopathologie et de la phytoprotection. 

Par son regard attentif sur la nature qui l’entoure en Nouvelle-Calédonie - Kanaky, Louise Michel développe une véritable curiosité pour le monde végétal. Ses observations des plantes malades et ses essais empiriques sur les papayers témoignent d’une volonté de comprendre le vivant et ses équilibres, d'agir sur eux mêmes, dans une approche encore intuitive mais déjà très sensible à l’importance des plantes dans les sociétés humaines.

 Sans correspondre à une vaccination au sens scientifique moderne, les expérimentations de Louise Michel témoignent d’une intuition remarquable: l’idée qu’il serait possible de renforcer la résistance des plantes face aux maladies. Cette intuition trouve aujourd’hui un écho partiel dans certaines pratiques de la phytoprotection, qui visent à stimuler les défenses naturelles des plantes, même si les mécanismes en jeu diffèrent profondément de la vaccination animale.

 

L'observation des insectes tropicaux 

Pendant son exil au bagne en Nouvelle-Calédonie - Kanaky, Louise Michel porte une attention constante au monde vivant qui l’entoure. Dans ses Mémoires, elle évoque aussi à plusieurs reprises les insectes qu’elle observe dans cet environnement tropical : "neige grise et tournoyante des sauterelles", "vers de ricin aux allures de bombyx", "gros vers blancs, à cornes", etc..

« Tout pullule dans ces pays chauds ; les insectes y vivent par myriades. »

« [u]ne fois, deux fois par an quelquefois, une neige grise enveloppe la presqu’île, tourbillonnant par flocons; on en a quelquefois plus haut que les chevilles : ce sont les sauterelles »

« j’en ai vu de tout enveloppés comme des cercueils, j’en ai vu de plus ou moins ouverts, sans surprendre si c’est la première étape de la mouche-feuille, la phyllis des naturalistes. Une seule fois j’ai vu la mouche-fleur, je ne crois pas qu’elle ait été encore signalée »

 « [l]a troisième année seulement, de notre séjour à la presqu’île Ducos, nous avons vu des papillons blancs ; ces insectes sont-ils triannuels ou est-ce une nouvelle variété créée par la nouvelle nourriture apportée aux insectes par les plantes d’Europe semées à la presqu’île ? On pourra le vérifier »

« Là-bas, chaque plante, chaque arbre a son insecte, son insecte de la couleur de son bois quand il est chenille, de la couleur de ses fleurs quand il est ailé. La chenille de l’herbe porte deux bandes vertes, celle du niaouli est un ver qu’on peut confondre avec la branche qu’il ronge, et il se métamorphose en une sorte de demoiselle, dont les ailes et le corps imitent le bois et les feuilles du niaouli. »

Elle les décrit surtout de manière concrète et sensible, voire poétique, en lien avec son quotidien: certains insectes participent à la dégradation des cultures, d’autres font partie de l’abondance du milieu naturel. Ces observations s’inscrivent dans un regard global sur la nature, où plantes, animaux et humains sont étroitement liés.

Cependant, elle ne développe pas une étude scientifique des insectes : ses remarques restent empiriques et ponctuelles, intégrées à ses réflexions sur le vivant, les conditions de vie des déportés et la nature coloniale de la Nouvelle-Calédonie.


Une sensibilité au vivant partagée avec Élisée Reclus

Au-delà de ses expérimentations sur les plantes, Louise Michel manifeste tout au long de sa vie une forte sensibilité à la souffrance animale. Elle dénonce régulièrement la cruauté exercée envers les animaux, qu’elle considère comme une autre forme d’oppression, en continuité avec les violences sociales et politiques qu’elle combat.

‪" Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes (...) plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent... "

 Louise Michel, Mémoires, Maspéro, Paris, 1976, p.91-92

Cette attention au vivant n’est pas isolée. Elle rejoint, sur plusieurs points, les réflexions d’un autre grand communard : Élisée Reclus (1830-1905). Géographe, penseur anarchiste et souvent considéré comme un précurseur de l’écologie politique moderne, Reclus défend l’idée d’une profonde interdépendance entre les sociétés humaines et la nature. Il critique lui aussi les violences faites aux animaux et à l’environnement, qu’il relie aux systèmes de domination.

Chez Louise Michel comme chez Élisée Reclus, on retrouve ainsi une même intuition : la libération humaine ne peut être pensée indépendamment du respect du vivant dans son ensemble.


Réflexion sur le colonialisme et l’impérialisme

En lien avec son engagement féministe et anarchiste, Louise Michel s’intéresse à la culture kanak, notamment à leur ethnologie, ainsi qu’à leurs légendes et coutumes. Figure pionnière de l’anticolonialisme, elle exprime une certaine solidarité envers ce peuple et établit un parallèle entre leur lutte contre la colonisation et celle des Communards, voyant dans ces combats une même résistance à l’oppression. 

Lors de la révolte kanak de 1878, alors que la majorité des déportés soutient la répression coloniale, Louise Michel adopte une position opposée.  elle se place symboliquement du côté des insurgés « de tous les pays » et leur fait don de l’écharpe rouge, emblème révolutionnaire.

Si elle critique les violences coloniales et adopte une position relativement empathique, son regard reste parfois marqué par les limites et les représentations de son époque. 


Références

➤ Mémoires de Louise Michel. Écrits par elle-même. F. Roy, libraire-éditeur, Paris, 1886. À lire en ligne sur Wikisource https://fr.wikisource.org/wiki/M%C3%A9moires_de_Louise_Michel

➤ Légendes et chants de gestes canaques. Avec dessins et vocabulaires par Louise Michel. Kéva et Cie, éditeurs, Paris, 1885. À lire en ligne sur Wikisource https://fr.wikisource.org/wiki/Légendes_et_chants_de_gestes_canaques

➤ Volny Fages, Jérôme Lamy, Florian Mathieu. Louise Michel et les savoirs de l'exil. Les traversées socio-épistémiques de la « Minerve populaire » au bagne de Nouvelle-Calédonie. French Historical Studies, 2025, 48 (2), pp.277-305. https://hal.science/hal-05268753v1

 

vendredi 15 mai 2026

Glyphosate et cocktails d’herbicides : des effets préoccupants sur l’intestin des rats

Une nouvelle étude toxicologique publiée dans Archives of Toxicology s’est penchée sur un sujet encore peu exploré : les effets combinés de plusieurs herbicides largement utilisés en agriculture intensive.

L’agriculture utilise massivement des herbicides à base de glyphosate. Mais avec l’apparition de mauvaises herbes (adventices) résistantes, de nouvelles cultures génétiquement modifiées (OGM) ont été développées pour tolérer plusieurs herbicides à la fois, notamment le glyphosate, le 2,4-D et le dicamba. Cette évolution augmente l’exposition des populations à des mélanges de pesticides, alors que leurs effets sanitaires restent encore mal connus.

Les chercheurs ont voulu comprendre si ces herbicides pouvaient perturber la structure de l’intestin,
la barrière intestinale, le microbiote, et certains mécanismes liés à l’inflammation et au stress oxydatif.

Pour cela, ils ont exposé des rates gestantes à différentes doses de glyphosate, seules ou en mélange avec le 2,4-D et le dicamba, via l’eau de boisson. Les petits ont ensuite continué à être exposés pendant 13 semaines après le sevrage. Les doses utilisées correspondaient à des seuils actuellement considérés comme "acceptables" par les autorités européennes.

Les résultats montrent que le glyphosate seul, et encore davantage le mélange des trois herbicides, ont provoqué plusieurs perturbations intestinales chez les rats :

  • Une inflammation accrue : les tissus intestinaux présentaient davantage de signes inflammatoires, particulièrement dans le gros intestin. L'analyse histologique a confirmé des modifications structurelles et des signes d’inflammation dans l’intestin grêle et le côlon.
  • Une barrière intestinale fragilisée : les chercheurs ont observé une augmentation de la perméabilité intestinale, i.e. l'intestin devenant plus "poreux". Cela signifie que l’intestin devient moins efficace pour empêcher certaines substances de traverser la paroi intestinale.
  • Un stress oxydatif plus important : les animaux exposés montraient également des marqueurs biologiques associés au stress oxydatif, un phénomène associé à une une production excessive de molécules capables d’endommager les cellules et impliqué dans de nombreuses maladies chroniques.
  • Un microbiote modifié : la composition des bactéries intestinales a été altérée, suggérant un déséquilibre du microbiote.

L’étude note également que les femelles semblaient plus sensibles aux effets des herbicides, même si les raisons exactes restent à éclaircir.

Le microbiote intestinal et l’intégrité de la barrière digestive jouent un rôle majeur dans la santé : digestion, immunité, inflammation chronique et même certaines maladies métaboliques ou neurologiques. Cette étude suggère que des expositions prolongées à certains herbicides, même à des doses considérées réglementairement comme « acceptables », pourraient perturber cet équilibre biologique.

Les auteurs insistent également sur un point de plus en plus souvent débattu en toxicologie : les réglementations évaluent généralement les pesticides un par un, alors que dans la réalité les populations sont exposées à des mélanges complexes.

Référence

➤ Mesnage, R., Ferguson, S., Nechalioti, PM. et al. (2026). Impact of glyphosate and its mixture with 2,4-D and dicamba on gut biochemical function, intestinal barrier integrity and microbiome composition in adult rats with prenatal commencement of exposure. Arch Toxicol (2026). https://doi.org/10.1007/s00204-026-04409-9

 

 

 

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