jeudi 15 octobre 2026

Une brève histoire chronologique des pesticides et de la lutte antiparasitaire : I Antiquité

Depuis les débuts de l’agriculture, l’être humain cherche à se protéger des organismes qui entrent en compétition avec lui pour l’alimentation ou qui nuisent à son bien-être, à son hygiène ou à sa santé. Insectes ravageurs et piqueurs, maladies des plantes, mauvaises herbes (adventices) et rongeurs ont ainsi très tôt été identifiés comme des organismes indésirables qu’il convient de contrôler ou de limiter.

L’utilisation de substances destinées à lutter contre ces organismes nuisibles, que l’on regroupe aujourd’hui sous le terme de pesticides, remonte à l’Antiquité. Jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, les produits employés en agriculture et en hygiène reposent essentiellement sur des substances minérales (soufre, cuivre, arsenic, mercure) ou sur des composés organiques d’origine végétale (pyrèthre, nicotine, roténone). Leur découverte et leur utilisation résultent le plus souvent d’observations empiriques, d’expérimentations progressives ou de savoirs issus des médecines et traditions agricoles anciennes.

Une brève histoire chronologique des pesticides et de la lutte antiparasitaire 
 Afin de retracer cette évolution, cette série est organisée en quatre grandes périodes historiques :
  • I. Antiquité (10 000 av. J.-C. → Ve siècle apr. J.-C.) : naissance des premières stratégies de lutte contre les organismes nuisibles.
  • II. Moyen Âge (Ve siècle → XVe siècle) : consolidation des savoirs agricoles et toxicologiques hérités de l’Antiquité.
  • III. Temps modernes (XVIe → XIXe siècle) : révolution scientifique et naissance de la chimie agricole ainsi que des premiers pesticides modernes.
  • IV. Époque contemporaine (1930 → aujourd’hui) :  Révolution verte, pesticides industriels et émergence des crises écologiques associées.

L’Antiquité constitue ainsi la première période au cours de laquelle ces pratiques se diversifient et commencent à être documentées dans des textes médicaux, agricoles et naturalistes.

Dès les débuts de l’agriculture, les sociétés humaines sont confrontées à un défi majeur: protéger leurs cultures et leurs réserves alimentaires contre une grande diversité d’organismes vivants, insectes, rongeurs, champignons et adventices. Bien avant l’apparition de la chimie moderne, les civilisations antiques développent une vaste gamme de réponses empiriques, fondées sur l’observation de la nature et l’expérimentation.

Entre le Néolithique et les premiers siècles de notre ère, ces pratiques prennent des formes très variées: 

  • usage de substances minérales toxiques comme le soufre ou l’arsenic,
  • exploitation de plantes aux propriétés répulsives ou insecticides comme le neem ou le pyrèthre, 
  • fumigations de résines aromatiques, 
  • utilisation d’organismes vivants comme agents de contrôle biologique
  • mais aussi interventions sur l’environnement.

Ces connaissances ne relèvent pas encore d’une science structurée de la lutte antiparasitaire, mais elles constituent les fondations historiques des pesticides et des stratégies modernes de protection des cultures. Elles montrent également que la frontière entre médecine, agriculture et toxicologie était alors largement perméable.


10 000 ans avant J.-C.  - Naissance de l’agriculture et premiers ravageurs

Avec la sédentarisation des sociétés humaines au Néolithique, l’agriculture se développe progressivement: les plantes sont cultivées, les animaux domestiqués et les récoltes stockées. Cette concentration de ressources végétales favorise l’apparition de nombreux organismes nuisibles, insectes, rongeurs, champignons et adventices, marquant le début d’une compétition durable entre les sociétés humaines et les ravageurs des cultures (Mazoyer et Roudart, 1997; FAO). 

Apparue initialement dans le Croissant fertile au Proche-Orient, l’agriculture se diffuse progressivement vers l’Europe, l’Afrique du Nord et l’Asie, tandis que d’autres foyers agricoles émergent indépendamment en Chine, dans la vallée de l’Indus, en Afrique subsaharienne et dans les Amériques, à différentes périodes du Néolithique. En Europe, l’agriculture s’implante progressivement entre environ 7000 et 3000 av. J.-C.
undefined
Les premiers foyers de l'agriculture dans le monde et leur expansion, D'après J. Diamond et al. (2003) "Farmers and Their Languages: The First Expansions", Science. Crédit: Chamois rouge, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Les premières communautés agricoles doivent rapidement protéger leurs récoltes et leurs réserves alimentaires contre les insectes des denrées stockées et les invasions de criquets, capables de ravager des champs entiers en quelques heures. Les textes anciens témoignent déjà de cette préoccupation. Dans la Bible, plusieurs des « Dix plaies d’Égypte » décrites dans le livre de l’Exode évoquent des fléaux biologiques : invasions de criquets, pullulations d’insectes (moustiques, mouches, taons) ou proliférations de parasites (poux) qui infestent les humains et le bétail (GÉO, 2022). Ces récits constituent moins des descriptions scientifiques que l’un des premiers témoignages culturels de la perception humaine des ravageurs et des catastrophes agricoles.

Les essaims de criquets constituent encore aujourd’hui une menace majeure pour certaines régions agricoles. © FAO https://www.fao.org/locust-watch/activities/fr

Dans les récits bibliques, les Dix plaies d’Égypte représentent l’un des premiers témoignages culturels et symboliques illustrant la perception des fléaux biologiques et des ravageurs. Les moustiques (ou les poux), les mouches (ou les taons) et les sauterelles (ou criquets) figurent parmi les « dix plaies d’Égypte » dans le livre de l’Exode (GÉO, 2022). 
 « […Les sauterelles (les criquets, ndlr)] Elles couvrirent la surface de toute la terre, et la terre fut dans l’obscurité ; elles dévorèrent toute l’herbe de la terre et tout le fruit des arbres, tout ce que la grêle avait laissé ; et il ne resta aucune verdure aux arbres ni à l’herbe des champs, dans tout le pays d’Égypte. […] » 
- Exode 10:13-14,19

 ➤ Encyclopédie de l'Histoire du Monde (World History Encyclopedia) : Dix plaies d'Égypte. www.worldhistory.org/trans/fr/1-20550/dix-plaies-degypte/


4500–1000 avant J.-C. - Soufre et premières fumigations

En Basse-Mésopotamie, les Sumériens découvrent empiriquement très tôt les propriétés toxiques et répulsives du soufre. Des blocs de soufre sont brûlés dans les champs, les entrepôts ou les habitations afin de repousser insectes et acariens grâce aux fumées dégagées lors de la combustion (Sygenta, 2022; Cornell University, 2003). Cette pratique constitue l’une des premières formes connues de fumigation dans l’histoire de la lutte parasitaire. 

Le soufre restera utilisé pendant des millénaires dans l’agriculture et la protection des récoltes. Les Grecs et les Romains reprennent ensuite ces pratiques et développent divers mélanges à base de soufre, parfois combiné à des huiles végétales, notamment l’huile d’olive, afin de protéger les cultures et les denrées stockées (Pretty et Bharucha, 2015).

Dépôt volcanique de soufre.
Dépôt volcanique de soufre Crédit: Heidi Soosalu, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Dans l’Odyssée, Homère (VIIIe siècle av. J.-C.) mentionne l'usage du souffre brûlé pour purifier des lieux dans un contexte rituel ou domestique : Ulysse fit « brûler du soufre pour purifier la salle, la maison et la cour » (chant XXII). Ce passage illustre la connaissance ancienne des propriétés assainissantes et répulsives des fumigations au soufre.

Vers 2000 -1500 av. J.‑C. - Fumigations et huiles en Égypte ancienne

Dans l’Égypte antique, les fumigations de résines aromatiques comme l’encens, la myrrhe ou le kyphi (mélange complexe de résines, vin, miel, aromates) sont largement utilisées lors des rites religieux, des pratiques funéraires et de la purification des habitations et des temples. Les Égyptiens emploient également des huiles parfumées, des onguents et diverses préparations végétales dans un but à la fois rituel, médical et sanitaire.

Certaines de ces substances possèdent des propriétés antiseptiques, insectifuges ou répulsives. Leur combustion produit des fumées odorantes susceptibles de limiter indirectement la présence de certains insectes et autres nuisibles dans les lieux clos, notamment autour des corps momifiés ou dans les espaces rituels (Barnes et al., 2019). Même si ces pratiques ne relèvent pas encore d’une lutte antiparasitaire au sens moderne, elles témoignent d’une observation empirique des effets de certaines substances naturelles sur l’environnement et les parasites.

Le Papyrus Ebers, rédigé vers 1550 av. J.-C., constitue l’un des plus anciens traités médicaux connus. Ce document rassemble plusieurs centaines de recettes et remèdes à base de plantes, huiles, gommes, résines et minéraux destinés à traiter diverses affections, y compris des parasites intestinaux ainsi que certaines maladies cutanées ou infestations liées à des ectoparasites comme les poux et les puces.

undefined
Une fresque de la tombe de Sennedjem illustrant l'agriculture dans l'Égypte antique dans les champs d'Ialou: au-dessus d'un canal bordé de palmiers à dattes, scènes de récolte à la faucille de l'orge et du lin, de semailles et de labourage avec une araire. Crédit: Charles Wilkinson, CC0, via Wikimedia Commons


Vers 2500 av. J.-C. - Neem et médecine ayurvédique indienne

En Inde, les premiers textes de la médecine ayurvédique mentionnent le margousier ou neem (Azadirachta indica, famille des Meliaceae), un arbre reconnu depuis l’Antiquité pour ses propriétés médicinales, antiseptiques et insectifuges. Les extraits de feuilles, d’écorce, de graines ou d’huile de neem sont traditionnellement utilisés pour traiter diverses affections, mais aussi pour protéger les denrées stockées et repousser certains insectes nuisibles (Isman, 2006).

Vieille de plusieurs millénaires, l’Ayurveda est une médecine traditionnelle indienne visant à maintenir l’équilibre du corps et de l’esprit grâce à l’alimentation, aux plantes médicinales, aux massages et à diverses pratiques d’hygiène de vie. Son approche privilégie la prévention et le maintien de la santé globale.

Originaire du sous-continent indien, le neem pousse dans les régions tropicales et semi-arides d’Asie et d’Afrique. Sa diffusion vers l’Afrique est probablement liée aux échanges commerciaux anciens entre l’Inde, la péninsule Arabique et les côtes africaines de l’océan Indien. Dans plusieurs régions, les feuilles ou les rameaux de neem sont utilisés comme répulsifs contre les insectes piqueurs, tandis que les fumigations de feuilles séchées servent parfois à éloigner les moustiques.

Le neem reste aujourd’hui l’un des exemples les plus connus de biopesticide naturel. Son principal composé actif, l’azadirachtine, perturbe notamment l’alimentation, la croissance et la reproduction de nombreux insectes ravageurs.

Le margousier ou neem  (Azadirachta indica, Meliaceae) est considéré comme un arbre « sacré » dans certaines traditions indiennes en raison de ses nombreux usages médicinaux et agricoles. Crédit photo : licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

Pour en savoir plus sur le Neem : 
➤ Schmutterer, H. (Eds.), 1995. The Neem Tree: Azadirachta indica A. Juss. and Other Meliaceous Plants. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/book/10.1002/3527603980

 

Vers 1200 av. J.-C. - Agriculture et lutte contre les nuisibles en Chine ancienne

Dans la Chine ancienne, les agriculteurs utilisent déjà diverses substances naturelles pour protéger les cultures et les denrées stockées. Des préparations d’origine végétale servent notamment à préserver les semences contre les insectes, les acariens et les rongeurs, et probablement contre certaines maladies fongiques affectant les récoltes (Cornell University, 2003; Pretty et Bharucha, 2015). 

Les textes historiques chinois mentionnent également l’emploi de substances minérales toxiques contenant du mercure ou de l’arsenic dans des usages médicaux et antiparasitaires, notamment contre les poux et d’autres ectoparasites humains. Ces pratiques illustrent l’ancienneté de l’utilisation de composés chimiques naturels pour lutter contre les organismes nuisibles, bien avant l’apparition des pesticides de synthèse.

 

450 av. J.-C. - Hygiène, environnement et maladies en Grèce et Rome antiques

Dans son traité Des airs, des eaux et des lieux, le médecin grec Hippocrate (vers 460–370 av. J.-C.) recommande d’implanter les villages loin des marécages afin d’éviter les « airs malsains » (ou miasmes) qu’il considère responsables de certaines fièvres, probablement liées au paludisme (Bruce-Chwatt, 1985; Oaks et al., 1991). Fondée sur l’observation de l’environnement, cette approche constitue l’une des premières tentatives de relier santé humaine, climat et conditions sanitaires. 

Dans le monde grec puis dans l’Empire romain, ces principes inspirent diverses interventions environnementales: drainage des marais, assèchement des étangs et construction de réseaux d’égouts destinés à évacuer les eaux stagnantes et les déchets (Oaks et al., 1991). Bien que le rôle des moustiques dans la transmission du paludisme reste alors inconnu, ces aménagements réduisent indirectement les zones de reproduction des moustiques et représentent les premières formes de lutte sanitaire environnementale.

À cette époque, le paludisme est attribué aux émanations nocives des zones humides, conformément à la théorie des miasmes qui dominera jusqu’au XIXe siècle. L’étymologie du mot « malaria » en garde la trace : mal aria (« mauvais air ») en italien médiéval. Le terme « paludisme » dérive quant à lui du latin palus (« marais »).
Le savant romain Marcus Terentius Varro ou Varron (116–27 av. J.-C.) évoque même l’existence de minuscules créatures invisibles provenant des marais susceptibles de provoquer des maladies, une intuition remarquable bien avant la découverte des micro-organismes et des moustiques vecteurs.
 ➤ Hippocrate. Des airs, des eaux et des lieux. Traduction française, 1844. https://remacle.org/bloodwolf/erudits/Hippocrate/eaux1.htm


470 - 150 av. J.-C.: Amurca et protection des oliviers en Grèce et Rome antiques

Le philosophe grec Démocrite (vers 460–370 av. J.-C.), cité plus tard par des auteurs romains comme Pline l’Ancien, mentionne l’usage de l’amurca (ou margine), un résidu liquide amer issu de la fabrication de l’huile d’olive. Cette substance était utilisée dans les oliveraies afin de limiter certaines maladies des arbres et de repousser divers ravageurs.

L’amurca restera employée pendant des siècles dans le monde méditerranéen. Son utilisation agricole est encore mentionnée à la Renaissance, notamment pour protéger les oliviers et traiter certains sols agricoles. Riche en composés organiques et phénoliques, ce sous-produit de l’olive possède effectivement des propriétés biologiques pouvant exercer des effets répulsifs ou toxiques sur certains organismes.

Dans De agri cultura (en français De l'agriculture), souvent appelé De re rustica dans les éditions anciennes, Caton l’Ancien (234–149 av. J.-C.) attribue à l’amurca de nombreux usages agricoles et domestiques : protection des cultures, traitement des semences, répulsif contre certains insectes et parasites, conservation de matériaux et soins vétérinaires, notamment contre certaines affections cutanées des moutons. Cette polyvalence illustre l’importance des sous-produits naturels dans les premières stratégies de protection des cultures.

Les auteurs agricoles romains comme Marcus Terentius Varro, Columelle et Palladius reprendront ensuite plusieurs de ces pratiques dans leurs traités d’agronomie.
 ➤ M. Porcius Caton. Économie rurale. Traduction française De M. Nisard, 1777. https://remacle.org/bloodwolf/erudits/caton/agriculture.htm

Ve–Ier siècle av. J.-C. - Pyrèthre comme plante insecticide

Dans le bassin méditerranéen, en Perse et en Chine ancienne, certaines espèces de pyrèthre (principalement du genre Tanacetum) sont connues pour leurs propriétés insectifuges et insecticides. Les capitules floraux séchés, réduits en poudre, étaient utilisés pour repousser ou éliminer des insectes domestiques, notamment les poux, ainsi que pour protéger les denrées stockées (Meurer-Grimes, 1996; Ware et Whitacre, 2004). Ces usages relèvent d’une pharmacopée empirique fondée sur l’observation des effets irritants et toxiques de la plante sur les insectes.

Cette tradition d’utilisation des pyrèthres s’est diffusée par les échanges commerciaux entre l’Orient et le bassin méditerranéen, puis a été progressivement intégrée dans certaines pratiques de l’Empire romain, principalement dans des contextes domestiques et d’hygiène plutôt qu’agricoles à grande échelle.

Les composés actifs des pyrèthres, appelés pyréthrines, sont aujourd’hui bien identifiés et constituent encore la base de nombreux insecticides naturels modernes.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2c/Tanacetum_cinerariifolium_MHNT.BOT._2012.10.14.JPG/1280px-Tanacetum_cinerariifolium_MHNT.BOT._2012.10.14.JPG
Capitules du pyrèthre de Dalmatie (Tanacetum cinerariifolium, syn. Chrysanthemum cinerariaefolium, Asteraceae). Une fois séchés, les capitules peuvent être réduits en poudre pour fabriquer un insecticide naturel. Crédit photo : Roger Culos - travail personnel, licence CC BY-SA 3.0

 

Vers 300 av. J.-C. - Botanique et premières observations phytopathologiques

Disciple d’Aristote, le philosophe grec Théophraste (vers 371–287 av. J.-C.) réalise les premières observations systématiques connues consacrées aux plantes et à leurs maladies. Dans ses travaux, il décrit les maladies touchant les arbres, les céréales et les légumineuses, et s’intéresse aux relations entre les végétaux et leur environnement (sol, climat, exposition, pratiques agricoles).

Il évoque également des causes possibles de dépérissement des cultures, allant des conditions naturelles aux effets des interventions humaines, et rapporte des moyens empiriques de limiter certains dommages, sans distinction moderne entre agents phytopathogènes (champignons, bactéries, insectes) mais avec une approche déjà naturaliste et comparative.

Considéré comme l’un des fondateurs de la botanique, Théophraste est le premier auteur connu à étudier les plantes pour elles-mêmes, et non uniquement pour leur usage médicinal ou agricole. Ses deux œuvres majeures, Histoire des plantes (Historia Plantarum) et Des causes des plantes (De causis plantarum), proposent une classification des végétaux (arbres, arbustes, herbes; plantes sauvages et cultivées), ainsi qu’une analyse de leur croissance, de leurs maladies et de leurs interactions avec le milieu.

 

Ier siècle apr. J.-C. - Pline, Dioscoride et les substances naturelles

Au Ier siècle apr. J.-C., le naturaliste romain Pline l’Ancien (23–79) rassemble dans son Histoire naturelle (Naturalis Historia) une vaste compilation de savoirs issus de l’Antiquité concernant les substances naturelles utilisées pour l’agriculture, la médecine et la protection des cultures. Il y décrit notamment l’usage de produits minéraux et végétaux aux propriétés toxiques ou répulsives, tels que l’arsenic et certains dérivés soufrés, ainsi que diverses huiles et préparations destinées à protéger les vignobles et les récoltes contre les maladies et la détérioration des fruits, notamment la pourriture des raisins (Fourche, 2004).

Pline l'Ancien a rassemblé dans son Histoire naturelle de nombreuses anecdotes sur l'utilisation des pesticides au cours des trois ou quatre siècles précédents.
➤ Pline l’Ancien. Historia naturalis. Internet Archive. https://archive.org/details/OEXV10R/OEXV10/
➤ Histoire naturelle de Pline : avec la traduction en français. Tome 1 / par M. É. Littré,... https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2820810.texteImage
 
undefined
PHGCOM, Public domain, via Wikimedia Commons

Dans le monde romain, ces substances s’inscrivent dans une pratique empirique plus large de protection des denrées stockées et des cultures, où les frontières entre médecine, toxicologie et lutte contre les nuisibles restent encore floues.

Parallèlement, le médecin et botaniste grec Pedanius Dioscoride (vers 20–90 apr. J.-C.) rédige le traité De materia medica, qui recense plus de 800 substances d’origine végétale, animale et minérale utilisées en médecine et susceptibles d’avoir des effets répulsifs ou toxiques sur les nuisibles. Cet ouvrage devient une référence majeure de la pharmacologie antique, puis médiévale, dans les mondes grec, romain, byzantin et islamique.

undefined
Le manuscrit en grec, Codex medicus Graecus, dit Dioscoride de Vienne (vers 512), comporte 383 illustrations botaniques, comme celle-ci du chardon à foulon, (δίψακος, Dipsacus fullonum), avec annotations en arabe. Crédit: auteur inconnu, Public domain, via Wikimedia Commons

Dioscoride y décrit de nombreuses plantes toxiques ou répulsives comme l’armoise, l’absinthe, l’aconit ou l’hellébore utilisées en médecine, mais aussi susceptibles d’être employées de manière empirique pour repousser ou éliminer certains parasites et nuisibles. Son œuvre établit ainsi un lien durable entre botanique médicinale et gestion des organismes indésirables.

Dans l’Empire romain, certaines plantes hautement toxiques sont également utilisées de façon empirique comme rodenticides ou insecticides. C’est notamment le cas du vératre (Veratrum album et Veratrum nigrum), dont les extraits ou poudres sont intégrés à des appâts destinés à lutter contre les rongeurs dans les zones de stockage des denrées (Costa, 1987).

Le Vératre blanc (Veratrum album, Liliaceae) contient plusieurs alcaloïdes comme la protoveratrine A, la protoveratrine B, la veratridine, la cevadine et la jervine. Crédit photo: C.Farquet, CC0, via Wikimedia Commons

De même, les aconits (Aconitum spp.), plantes très toxiques riches en alcaloïdes, sont connus depuis l’Antiquité gréco-romaine pour leurs propriétés létales. Décrits par les auteurs anciens puis repris dans les traditions pharmaceutiques ultérieures, ils ont été utilisés de manière empirique comme poisons et, plus marginalement, dans des appâts destinés à éliminer certains animaux nuisibles.

Description de cette image, également commentée ci-après
Les aconits comme Aconitum napellus (Ranunculaceae) contiennent des alcaloïdes toxiques, dont l'aconitine, poison mortel pour les humains et pour de nombreux animaux. Sa grande toxicité lui a valu d'être surnommée « arsenic végétal » par Pline l'Ancien. Crédit: Henriëtte Schilthuis, Industrieschool voor Vrouwelijke Jeugd, Public domain, via Wikimedia Commons

 

IIIᵉ–IVᵉ siècle apr. J.-C. - Premières formes de lutte biologique

En Chine ancienne, certaines pratiques agricoles montrent une utilisation précoce d’organismes vivants pour limiter les ravageurs des cultures. Une méthode particulièrement remarquable concerne l’usage des fourmis tisserandes, notamment Oecophylla smaragdina, utilisées dans les vergers d’agrumes pour réduire les populations d’insectes phytophages tels que les chenilles et certains insectes foreurs (Pasera et Aron, 2005; Heimpel et Mills, 2017).

Nid de fourmis tisserandes fait de feuilles vertes soudées ensemble Crédit: Basile Morin, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=68889807

Les agriculteurs installent ou déplacent les nids dans les arbres cultivés et les relient par des tiges de bambous afin de favoriser la présence et la circulation de ces fourmis prédatrices dans les plantations. Celles-ci défendent leur territoire et chassent activement de nombreux insectes nuisibles, contribuant ainsi à la protection des cultures sans recours à des substances chimiques. Cette pratique est décrite dans des sources chinoises anciennes, notamment le traité Nanfang Caomu Zhuang ou Plantes et arbres du Sud (début du IVᵉ siècle apr. J.-C.), souvent cité comme l’un des premiers témoignages de lutte biologique en agriculture.

Cette forme de gestion des ravageurs est aujourd’hui considérée comme l’un des plus anciens exemples documentés de contrôle biologique, reposant sur l’exploitation d’un prédateur naturel pour limiter les populations d’insectes nuisibles.

Par ailleurs, certaines sources chinoises de l’Antiquité tardive attribuées à Ge Hong (283–343 apr. J.-C.) évoquent l’usage de composés à base d'arsenic dans des contextes agricoles et parasitaires, probablement pour limiter les attaques d’insectes sur certaines cultures, notamment le riz. Ces pratiques témoignent de la coexistence précoce de méthodes biologiques et chimiques empiriques de protection des cultures. 


Héritage antique des pratiques de protection des cultures

À travers l’Antiquité, se dessine progressivement une compréhension empirique mais de plus en plus organisée des interactions entre plantes, organismes nuisibles et environnement. Des fumigations sumériennes aux traités agricoles romains, en passant par les pharmacopées grecques et les pratiques agricoles chinoises, les sociétés antiques élaborent des solutions diversifiées pour limiter les pertes agricoles et améliorer la survie des récoltes.

Ces pratiques reposent sur trois grands axes qui traversent toute cette période : l’usage de substances naturelles toxiques ou répulsives, l’observation des effets des plantes médicinales et la manipulation de l’environnement ou des organismes vivants pour réduire les nuisibles. Certaines de ces approches, comme l’usage des fourmis en Chine ou des extraits végétaux insecticides, annoncent déjà des concepts modernes tels que la lutte biologique et la protection intégrée des cultures.

L’Antiquité ne connaît pas encore la notion de pesticide au sens moderne, mais elle en pose les fondements conceptuels et pratiques. Ces savoirs accumulés seront progressivement transmis, enrichis et transformés au fil du Moyen Âge puis de la révolution scientifique, jusqu’à l’émergence des pesticides modernes.


 Repères chronologiques - Antiquité et premières pratiques de lutte contre les nuisibles (résumé)

Périodes  Faits marquants
Vers 10 000 av. J.-C Naissance de l’agriculture et apparition des premiers ravageurs des cultures; les textes anciens évoquent déjà les invasions de criquets et autres fléaux biologiques (Bible et Dix plaies d’Égypte).
4500–1000 av. J.-C. Usage du soufre et premières fumigations antiparasitaires en Mésopotamie; mention du soufre brûlé chez Homère.
Vers 2000–1500 av. J.-C. Fumigations de résines aromatiques et huiles parfumées dans l’Égypte antique; remèdes antiparasitaires mentionnés dans le Papyrus Ebers.
Vers 2500 av. J.-C.  Utilisation du neem (Azadirachta indica) dans les traditions médicales et agricoles de l’Inde ancienne.
Ve–Ier siècle av. J.-C. Usage du pyrèthre comme plante insecticide dans le bassin méditerranéen et en Asie.
450 av. J.-C. Hippocrate relie environnement, marais et maladies dans Des airs, des eaux et des lieux ; premières approches de lutte sanitaire environnementale contre le paludisme.
470–150 av. J.-C. Utilisation de l’amurca (résidu de l’huile d’olive) pour protéger les oliviers et les cultures dans le monde grec et romain.
Vers 300 av. J.-C. Théophraste réalise les premières observations systématiques des maladies des plantes et fonde la botanique antique.
Ier siècle apr. J.-C. Pline l’Ancien et Dioscoride décrivent de nombreuses substances minérales et végétales utilisées contre les nuisibles dans l’Empire romain.
IIIe–IVe siècle apr. J.-C. Première lutte biologique documentée en Chine avec l’utilisation de fourmis tisserandes (Oecophylla smaragdina) dans les vergers d’agrumes.


Références

Bernard J-L.et Ambolet B., 2022. Depuis quand utilise-t-on des pesticides ?. Encyclopédie, Question sur..., 2022, Révisé en 2025. www.academie-agriculture.fr/publications/encyclopedie/questions-sur/0901q01-depuis-quand-utilise-t-des-pesticides

Bruce-Chwatt L.J. (1985). Malaria and its control, Oxford University Press, 1985. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/3915277/

Cornell University (2003). Brief History of Pest Management. https://courses.cit.cornell.edu/ipm444/test/01Intro/01intro_2.html  

Cornell University (2003). The History of Integrated Pest Management (Table). https://courses.cit.cornell.edu/ipm444/lec-notes/extra/ipm-history.html 

Costa, L.G. (1987). Toxicology of Pesticides: A Brief History. In: Costa, L.G., Galli, C.L., Murphy, S.D. (eds) Toxicology of Pesticides. NATO ASI Series, vol 13. Springer, Berlin, Heidelberg. https://doi.org/10.1007/978-3-642-70898-5_1

Costantino, Grace (2012). The Good, the Bad, and Pest Control. Biodiversity Heritage Library (BHL). https://blog.biodiversitylibrary.org/2012/10/the-good-bad-and-pest-control.html

FAO. Lutte contre les organismes nuisibles et gestion des pesticides. Ressources. www.fao.org/pest-and-pesticide-management/resources/fr/

Fishe, F.M., 2010. Pest Management and Pesticides: A Historical Perspective. I219/PI219, 12/2009. EDIS, 2010(1). https://doi.org/10.32473/edis-pi219-2009

Fisher Scientific, 2016. The Evolution of Chemical Pesticides. LAB Reporter, 2016, Issue 4. www.fishersci.ca/ca/en/publications/lab-reporter/2016/issue-4/the-evolution-chemical-pesticides.html

Fourche R. (2005). « Contribution à l’histoire de la protection phytosanitaire dans l’agriculture française, 1880-1970 », Ruralia [En ligne], 15 | 2004, mis en ligne le 30 septembre 2005, consulté le 25 janvier 2026. URL : http://journals.openedition.org/ruralia/1049

Heimpel GE., Mills NJ. (2017). Biological control: ecology and applications. Cambridge University Press, Cambridge, 2017, 380p. [Google Books]  

Isman M.B. (2006). Botanical insecticides, deterrents, and repellents in modern agriculture and an increasingly regulated world. Annu Rev Entomol. 2006:51:45-66. doi: https://doi.org/10.1146/annurev.ento.51.110104.151146

Mazoyer, M., Roudart L. (1997 /2002). Histoire des agricultures du monde : du néolithique à la crise contemporaine. Ed. du Seuil, 699 p., 2002, 978-2-0205-3061-3. https://hal.science/hal-02826757

Meurer-Grimes, B., 1996. Pyrethrum Flowers. Production, Chemistry, Toxicology, and Uses. Brittonia 48, 613–614 (1996). https://doi.org/10.2307/2807884

Oaks SC Jr., Mitchell VS, Pearson GW, et al., editors (1991). Malaria: Obstacles and Opportunities. Washington (DC): National Academies Press (US); 1991. www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK234333/

Passera L., Aron S. (2005). Les fourmis: comportement, organisation sociale et évolution, CNRC, 2005, p.3 [Livre en ligne] [Google Book] 

Pretty, J., & Bharucha, Z. P. (2015). Integrated Pest Management for Sustainable Intensification of Agriculture in Asia and Africa. Insects, 6(1), 152-182. https://doi.org/10.3390/insects6010152

Schmutterer, H. (Eds.), 1995. The Neem Tree: Azadirachta indica A. Juss. and Other Meliaceous Plants. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/book/10.1002/3527603980

Smith, R. F., Mittler, T. E. & Smith, C. N. (éditeurs). History of Entomology. Palo Alto, CA : Annual Reviews, Inc., 1973. vii + 517 p. ISBN 0-8243-2101-7. Publié en coopération avec l’Entomological Society of America. https://vdoc.pub/documents/history-of-entomology-4tm7e9b2igi0

Sygenta (2022). Un bref historique des pesticides. [En ligne]. www.syngenta.ch/fr/un-bref-historique-des-pesticides

Ware G.W., Whitacre D.M. (2004). The Pesticide Book. MeisterPro Information Resources, 488p., 2004. https://books.google.ca/books/about/The_pesticide_book.html?id=jQ9NAAAAYAAJ&redir_esc=y

Autres sources utilisées

Pour les références des ouvrages et personnages historiques : Encyclopédie Wikipedia. www.wikipedia.org/

Pour les photos :  www.bugwood.org et commons.wikimedia.org

 

 

vendredi 11 septembre 2026

Près d’un agriculteur sur deux exposé chaque année aux pesticides

Les pesticides sont depuis longtemps un outil majeur de l’agriculture intensive moderne. Mais une nouvelle étude internationale révèle l’ampleur préoccupante de leurs conséquences sur la santé des agriculteurs et travailleurs qui les utilisent : près de la moitié des agriculteurs et travailleurs agricoles dans le monde seraient victimes chaque année d’une intoxication aiguë involontaire aux pesticides.

Publiée le 2 septembre 2026 dans la revue Frontiers in Public Health, l’étude estime entre 402 et 433 millions le nombre de cas d’intoxication aiguë chaque année. Rapporté à une population agricole mondiale estimée à 934 millions de personnes, cela représente environ 46 % des agriculteurs. 

Source: William M. Brown Jr., Bugwood.org 

 

L’Asie et l’Afrique particulièrement touchées

Toutes les régions du monde ne sont pas touchées de la même manière. L’Asie du Sud concentre le plus grand nombre de cas, devant l’Asie du Sud-Est et l’Afrique de l’Est. Au Burkina Faso, la proportion de travailleurs agricoles ayant subi une intoxication atteint près de 84 %, selon les estimations de l’étude.

Au-delà des centaines de millions de personnes malades, le bilan humain est également dramatique : les chercheurs estiment qu’environ 11000 personnes meurent chaque année des suites d’une intoxication involontaire aux pesticides. Près de 60 % de ces décès seraient enregistrés en Inde.

Une exposition qui ne se limite pas au moment de pulvériser

Les agriculteurs peuvent être exposés aux pesticides lors de leur préparation et de leur application, mais aussi en manipulant des cultures récemment traitées, des équipements contaminés ou des vêtements ayant été en contact avec les produits. Le problème pourrait d’ailleurs être encore plus important que ne le suggèrent les chiffres. Les auteurs soulignent que les données disponibles restent incomplètes et que de nombreux cas d’intoxication ne sont probablement pas recensés. L’étude ne prend par ailleurs pas en compte les effets sanitaires à long terme de l’exposition (exposition chronique), ni l’exposition des quelque 84 millions d’enfants travaillant dans l’agriculture.  

Une utilisation de pesticides toujours en hausse

Alors que les risques sanitaires des pesticides sont de mieux en mieux documentés, l’utilisation mondiale des pesticides continue d’augmenter. Les chercheurs estiment qu’environ 3,8 millions de tonnes de pesticides ont été utilisées en 2023, soit plus du double du volume enregistré en 1990.

L'enjeu ne concerne donc pas uniquement les intoxications immédiates. Les chercheurs rappellent que des expositions répétées peuvent également être associées à des problèmes de santé chroniques. Le journal britannique The Guardian souligne notamment les inquiétudes croissantes concernant un possible lien entre l’exposition aux pesticides et la maladie de Parkinson, déjà reconnue comme maladie professionnelle pour les agriculteurs dans certains pays européens.

Vers une agriculture moins moins dangereuse?

Face à cette situation, les auteurs de l’étude appellent à une action rapide, notamment à la mise en œuvre des recommandations internationales visant à éliminer progressivement les pesticides les plus dangereux et à développer des solutions alternatives plus sûres.

Ils insistent également sur la nécessité d'améliorer considérablement la surveillance et le recensement des intoxications. Aujourd’hui, les données disponibles sont trop fragmentées pour permettre des comparaisons fiables entre les pays. Une meilleure formation des travailleurs agricoles, des équipements de protection adaptés et un contrôle plus strict des produits particulièrement dangereux pourraient contribuer à réduire fortement les risques. 

Un problème de santé publique mondial

Cette étude rappelle finalement une réalité souvent moins visible derrière notre alimentation : ce sont aussi les personnes qui produisent notre nourriture qui paient parfois le prix sanitaire de l’agriculture intensive. Avec des centaines de millions de cas d’intoxication chaque année, la question des pesticides dépasse désormais largement le cadre agricole. Elle devient un enjeu de santé publique, de protection des travailleurs et de transition vers des modèles agricoles capables de nourrir les populations tout en protégeant davantage celles et ceux qui cultivent les terres.

Protéger ceux qui nous nourrissent

Réduire leur usage et mieux protéger les travailleurs agricoles ne consiste pas seulement à préserver la biodiversité ou la qualité des sols. C’est aussi reconnaître que personne ne devrait avoir à mettre sa santé en jeu pour produire notre nourriture. Le véritable progrès agricole ne devrait-il pas être de réussir à nourrir le monde sans exposer ceux qui le nourrissent ?

 Cette étude rappelle ainsi que derrière les aliments produits à grande échelle se trouvent des millions de travailleurs directement exposés à des substances potentiellement dangereuses. La question des pesticides n’est donc pas seulement environnementale : elle est aussi une question de santé publique, de conditions de travail et de justice sociale.


Références

➤ Pippa Neill, The Guardian. « Almost half of world’s farmers poisoned by pesticides every year, experts find ». The Guardian, 2 sepembre 2026. www.theguardian.com/environment/2026/sep/02/50-per-cent-world-farmers-poisoned-pesticides-every-year-experts

➤ Boedeker W., Watts M., Clausing P., Marquez E. (2026). Worldwide unintentional acute pesticide poisonings: reassessing the occupational and non-occupational burden. Front. Public Health 14:1825899. http://dx.doi.org/10.3389/fpubh.2026.1825899

 

mardi 16 juin 2026

Le glyphosate associé à des perturbations hormonales pendant la grossesse

Le glyphosate est aujourd’hui l’herbicide le plus utilisé dans le monde. On le retrouve dans de nombreux agrosystèmes, mais aussi dans l’eau, les sols et certains aliments. Une nouvelle étude publiée en juin 2026 dans le Journal of Exposure Science & Environmental Epidemiology apporte des éléments préoccupants concernant ses effets potentiels sur la grossesse.

Les chercheurs portoricains et américains ont suivi 752 femmes enceintes à Porto Rico dans le cadre de la cohorte PROTECT. Ils ont mesuré à plusieurs reprises les concentrations urinaires de glyphosate et de son principal produit de dégradation (métabolite), l'acide aminométhylphosphonique (AMPA), puis les ont comparées à différents marqueurs hormonaux maternels mesurés dans le sang: hormones stéroïdiennes sexuelles (estriol, progestérone, testostérone), hormones thyroïdiennes (T3, T4, fT4, TSH) et hormone liée au stress (CRH).

Les résultats montrent que le glyphosate et l'AMPA sont détectés chez 75 à 95 % des femmes enceintes testées et qu'ils sont associés à des perturbations de plusieurs voies hormonales maternelles pendant la grossesse. Ainsi une exposition plus élevée au glyphosate ou à l’AMPA est associée à une diminution des niveaux d’estriol, une hormone essentielle au bon déroulement de la grossesse et au développement du fœtus. Les chercheurs ont également observé des modifications de certaines hormones thyroïdiennes (T3) et de l’hormone du stress CRH, qui joue un rôle important dans le déclenchement de l’accouchement.

L’étude suggère aussi que ces effets pourraient être plus marqués lorsque le fœtus est de sexe féminin. Bien que les mécanismes exacts restent à préciser, ces observations renforcent l’hypothèse selon laquelle le glyphosate agit comme un perturbateur endocrinien, c’est-à-dire une substance capable d’interférer avec le fonctionnement normal du système hormonal.

Les auteurs soulignent qu’il s’agit de la première étude humaine montrant un lien entre l’exposition au glyphosate pendant la grossesse et des altérations simultanées de plusieurs systèmes hormonaux maternels œstrogéniques, thyroïdiens et liés au stress. Ces perturbations pourraient contribuer à expliquer certaines associations déjà observées entre le glyphosate et des issues défavorables de la grossesse, comme la prématurité ou un développement fœtal altéré.

Même si cette étude ne permet pas de démontrer un lien de cause à effet, elle apporte des preuves supplémentaires en faveur d’une vigilance accrue concernant l’exposition des femmes enceintes aux pesticides à base de glyphosate. De nouvelles recherches seront nécessaires pour confirmer ces résultats et mieux comprendre leurs conséquences à long terme sur la santé des mères et des enfants.

Référence

 ➤ Valentín-Cortés, M.A., Cathey, A.L., Jenkins, H.M. et al. (2026). Glyphosate exposure and hormonal disruption in pregnancy: evidence from a birth cohort in Puerto Rico. J Expo Sci Environ Epidemiol (2026). https://doi.org/10.1038/s41370-026-00902-6

Réautoriser des pesticides interdits : un recul pour la science et la santé publique au Canada

Selon un reportage du journaliste Thomas Gerbet, publié par Radio-Canada le 8 juin dernier, le gouvernement fédéral envisagerait, dans le cadre du projet de loi C-30, d'accorder au Conseil des ministres le pouvoir de réautoriser certains pesticides pourtant interdits à la suite d'évaluations réalisées par Santé Canada.

Une telle disposition soulève d'importantes préoccupations. Elle permettrait en effet au pouvoir politique d'intervenir dans des décisions fondées sur l'évaluation scientifique des risques pour la santé humaine et l'environnement. En pratique, une décision réglementaire issue d'une expertise scientifique pourrait être renversée pour des motifs politiques ou économiques.

Cette orientation suscite déjà une vive opposition de la part de chercheurs, de professionnels de la santé publique et d'organisations citoyennes. Plusieurs y voient une remise en cause du principe de précaution et de l'indépendance de la science réglementaire, deux piliers essentiels de la protection de la santé publique.

Cette perspective soulève d'autant plus d'inquiétudes que Santé Canada autorise encore plus d'une centaine de pesticides déjà interdits dans d'autres pays en raison de leurs risques sanitaires ou environnementaux.

Crédit photo : licence Domaine public via Wikimedia Commons

Une politisation de la réglementation dénoncée par les scientifiques

« C'est une politisation directe de la réglementation, qui est pourtant mise en place pour protéger le public », dénonce la professeure en santé environnementale Maryse Bouchard, de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Dans la même lignée, des chercheurs provenant de 13 universités canadiennes ont publiquement critiqué le projet de loi C-30, estimant qu'il permettrait au pouvoir politique de passer outre à des évaluations scientifiques indépendantes en matière de santé et d'environnement.

« Il n’existe aucun fondement scientifique ou autre motif raisonnable pour justifier qu’une décision réglementaire soit infirmée par le Conseil des ministres après que Santé Canada a mené des examens approfondis. »

 Extrait du mémoire déposé par les 21 universitaires (Source Radio-Canada)

Pour ces chercheurs, le projet de loi remet en cause un principe fondamental de la santé publique moderne: les décisions réglementaires doivent reposer sur les meilleures données scientifiques disponibles. En permettant au pouvoir exécutif d'intervenir après les évaluations de Santé Canada, cette mesure risque également d'affaiblir la confiance du public envers les institutions chargées de protéger la santé et l'environnement.

Le principe de précaution : une exigence démocratique

Le principe de précaution n'est pas une posture idéologique. C'est une règle de gouvernance responsable : lorsqu'un risque plausible et potentiellement grave est identifié, l'absence de certitude absolue ne doit pas servir de prétexte à retarder les mesures de protection.

Dans le cas des pesticides, ce principe justifie que certaines substances soient retirées du marché lorsque les données scientifiques révèlent des risques jugés inacceptables. Permettre leur réautorisation par voie politique soulève donc une question fondamentale: la protection de la santé publique peut-elle être subordonnée à d'autres considérations?

L’influence des lobbies agrochimiques

Autre élément troublant : comme le rappelle le groupe citoyen Vigilance OGM, l’événement où la ministre Marjorie Michel a pris la parole était organisé par CropLife, décrit comme « le lobby qui défend les intérêts des compagnies de semences, de pesticides, d’engrais et de fertilisants », incluant de grandes multinationales comme Bayer, issue du rachat de Monsanto. Dans ce contexte, la question se pose légitimement : à qui profite la réautorisation de pesticides interdits? À la santé publique ou à l’industrie agrochimique?

Réautoriser des pesticides dangereux ne revient pas à protéger la sécurité alimentaire. Cela revient plutôt à consolider un modèle agricole dépendant des intrants chimiques, au bénéfice d'intérêts industriels puissants et au détriment de la santé des populations les plus vulnérables ainsi que de l'environnement. Sous couvert de compétitivité économique, cette approche privilégie le maintien d'un modèle agricole intensif plutôt que l'accélération de la transition vers des pratiques plus durables et moins dépendantes des pesticides.

Des risques sanitaires largement documentés

Les connaissances scientifiques sur les effets des pesticides agricoles se sont considérablement renforcées au cours des dernières décennies. En plus des multiples impacts néfastes sur l'environnement (déclin de la biodiversité et des pollinisateurs, contamination de l'eau, dégradation des sols, etc.), de nombreuses études associent l’exposition chronique aux pesticides, engrais et autres contaminants agricoles persistants (dont les PFAS) à plusieurs problèmes de santé:

  • certains cancers (lymphomes, leucémies, tumeurs cérébrales, etc.);
  • troubles neurologiques et neurodéveloppementaux;
  • perturbations hormonales;
  • diabète de type 2;
  • certaines maladies cardiovasculaires.

Les agriculteurs, les ouvriers agricoles, les riverains, les femmes enceintes et les jeunes enfants (dans leurs premières années de vie) figurent parmi les populations les plus exposées et les plus vulnérables.  Les écosystèmes, les sols, les cours d'eau, les pollinisateurs, les oiseaux subissent aussi les conséquences de cette dépendance chimique. Dans ce contexte, réintroduire des substances jugées trop risquées par les agences réglementaires constitue un recul préoccupant. 

Sécurité alimentaire et biodiversité : un faux dilemme

Selon Radio-Canada, le gouvernement justifie ce projet par la nécessité de protéger la sécurité alimentaire et la sécurité économique, sans toutefois définir clairement ces concepts. 

Pourtant, cette justification repose sur une vision incomplète du problème. Une part importante de la sécurité alimentaire dépend directement de la biodiversité, notamment des pollinisateurs comme les abeilles, les bourdons et de nombreux insectes sauvages.

Une part importante de la sécurité alimentaire dépend directement de la biodiversité, notamment des pollinisateurs (abeilles, bourdons, etc.). Or, depuis plusieurs années, la littérature scientifique identifie les pesticides parmi les principaux facteurs du déclin des pollinisateurs, aux côtés de la perte d'habitat et des changements climatiques.

Sans pollinisateurs, une part considérable de la production alimentaire mondiale serait compromise. Fruits, légumes, oléagineux et de nombreuses cultures essentielles dépendent directement ou indirectement de leur activité. La sécurité alimentaire dépend donc aussi de la santé des écosystèmes. 

Protéger les sols vivants, la biodiversité et les insectes pollinisateurs constitue une condition essentielle au maintien de la production agricole à long terme.

Une tendance internationale inquiétante

Le Canada n'est pas un cas isolé. En France, la loi Duplomb adoptée en 2025 prévoyait notamment la réintroduction dérogatoire de l'acétamipride, un insecticide néonicotinoïde interdit depuis plusieurs années. Cette mesure était défendue au nom de la compétitivité agricole et de la lutte contre la concurrence internationale. Après une forte mobilisation citoyenne et scientifique, le Conseil constitutionnel a finalement censuré cette disposition, estimant qu'elle contrevenait aux principes de protection de l'environnement consacrés par la Constitution française. Ce débat illustre les tensions croissantes entre impératifs économiques, réglementation environnementale et expertise scientifique.

Au niveau de l’Union européenne, malgré des objectifs ambitieux de réduction des pesticides dans le cadre du Pacte vert, plusieurs reculs ou reports ont été observés sous la pression de certains États membres et de crises économiques et agricoles.

On observe ainsi une tension généralisée. D’un côté, des politiques publiques fondées sur la science et la protection de l’environnement et de l’autre, des pressions économiques visant à maintenir l’agriculture industrielle intensive.

Changer de modèle agricole

L’idée selon laquelle les pesticides seraient indispensables à la sécurité alimentaire est de plus en plus contestée.

De nombreuses recherches montrent qu’il est possible de réduire fortement, voire de supprimer, l’usage des pesticides de synthèse grâce à des approches comme :

  • la lutte biologique intégrée
  • l’agroécologie
  • la diversification des cultures
  • l’agriculture biologique
  • l’amélioration des rotations et des sols

Ces approches demandent un changement structurel du modèle agricole actuel, mais elles démontrent qu’une autre voie est possible: une agriculture capable de concilier production et sécurité alimentaires, protection de l'environnement et santé publique. Cela implique d’investir dans la transition, de soutenir financièrement les agriculteurs et de revoir les politiques publiques favorisant l’agriculture industrielle intensive.

La sécurité alimentaire du futur ne se construira pas contre la biodiversité, mais avec elle.

Un choix de société 

Le débat entourant le projet de loi C-30 dépasse largement la question des pesticides. Il soulève une interrogation fondamentale: les décisions qui touchent la santé publique et l'environnement doivent-elles être guidées par l'expertise scientifique indépendante ou pouvoir être modifiées pour répondre à des considérations politiques et économiques à court terme?

Permettre la réautorisation de pesticides jugés trop risqués par les autorités réglementaires constituerait un recul préoccupant. Une telle mesure créerait un précédent où des décisions fondées sur l'expertise scientifique pourraient être modifiées pour des raisons extérieures à l'évaluation des risques, affaiblissant ainsi le principe de précaution. Elle risquerait aussi d'éroder la confiance du public envers les institutions chargées de protéger la santé et l'environnement.

La sécurité alimentaire, la santé des populations et la préservation de la biodiversité ne sont pas des objectifs incompatibles. Au contraire, elles sont étroitement liées. Les politiques publiques devraient s'appuyer sur les meilleures connaissances scientifiques disponibles afin de favoriser une agriculture à la fois productive, durable et respectueuse des écosystèmes et des populations.

Parce qu'en matière de pesticides, la protection de la santé publique et de l'environnement devrait demeurer une priorité non négociable.

Olivier Peyronnet - PESTInfos 

 

Références

➤ Radio-Canada, Thomas Gerbet. Pesticides interdits : Ottawa envisage de permettre des réautorisations par le gouvernement, 8 juin 2026. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2259842/pesticides-interdits-canada-carney-sante-canada-projet-loi

➤ Vigilance OGM. C-30 et C-31 : le gouvernement laisse les lobbys de l’agrochimie prendre le contrôle de l’évaluation des pesticides, Communiqué de presse, 8 juin 2026. https://www.vigilanceogm.org/articles/c30-et-c31

➤ Association pour la santé publique du Québec (ASPQ). C-30 et C-31 : des organisations pancanadiennes demandent à Ottawa de ne pas affaiblir l’encadrement des pesticides, Communiqué de presse, 8 juin 2026.
https://aspq.org/c-30-et-c-31-des-organisations-pancanadiennes-demandent-a-ottawa-de-ne-pas-affaiblir-lencadrement-des-pesticides/

➤ Radio-Canada. "Projet de loi C-30 : Volonté d’Ottawa d’autoriser certains pesticides", Entrevue radiophonique de Pascal Priori (Victimes des pesticides du Québec) à l'émission Midi Info, 8 juin 2026. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/midi-info/segments/rattrapage/2398066/projet-loi-c-30-volonte-ottawa-autoriser-certains-pesticides

Liens pertinents

➤ Association pour la santé publique du Québec (ASPQ). https://aspq.org/

➤ Victimes des pesticides du Québec (VPQ). www.victimespesticidesquebec.org/

➤ Vigilance OGM. www.vigilanceogm.org

➤ Santé Canada.  www.canada.ca/fr/sante-canada.html

➤ Loi canadienne sur les produits antiparasitaires. https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/p-9.01/

 

Des chercheurs de 13 universités dénoncent le projet de loi C-30 qui permettra au gouvernement Carney d’invalider la science. Il donnera le pouvoir au Conseil des ministres de réautoriser des pesticides risqués interdits par Santé Canada. ici.radio-canada.ca/nouvelle/225...

[image or embed]

— Thomas Gerbet (@thomasgerbet.bsky.social) 8 juin 2026 à 06:34

jeudi 11 juin 2026

Pollinisateurs en déclin : un enjeu alimentaire et sanitaire

Le déclin des pollinisateurs menace aussi notre santé

La disparition progressive des abeilles et des autres pollinisateurs n’est pas seulement un problème écologique : c’est aussi un enjeu majeur de sécurité alimentaire et de santé publique. Une étude récente publiée dans Nature, menée notamment au Népal dans une région isolée de l’Himalaya, révèle à quel point ces insectes sont essentiels à l’alimentation humaine. Les pollinisateurs contribueraient à plus de 20 % des apports en vitamines essentielles et à près de la moitié des revenus agricoles locaux. Leur déclin pourrait donc avoir des conséquences bien plus graves qu’on ne l’imaginait, jusque dans nos assiettes.

File:ApisLaboriosa1.jpg
Apis laboriosa, l’abeille géante de l’Himalaya, est un pollinisateur clé des régions montagneuses du Népal : adaptée à l’altitude et au froid, elle contribue à la reproduction de nombreuses plantes sauvages et cultures vivrières locales. Son miel peut devenir légèrement hallucinogène lorsque les abeilles butinent certains rhododendrons riches en grayanotoxines, un phénomène saisonnier connu sous le nom de « miel fou ». Crédit photo: L. Shyamal, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons


Des abeilles au cœur de l’alimentation humaine

Les chercheurs ont étudié des villages agricoles isolés dans le district de Jumla, au Népal. Dans ces régions difficiles d’accès, les habitants dépendent presque entièrement de leur production locale pour se nourrir et vivre.

Leur constat est clair : les insectes pollinisateurs, surtout les abeilles sauvages, jouent un rôle clé dans la production de fruits, de légumes et d'autres cultures riches en micronutriments. Selon l'étude, ils sont responsables de plus de 20 % des apports en vitamines essentielles (notamment la vitamine A, les folates [vitamine B9], vitamine E) et d’environ 44 % des revenus agricoles des ménages étudiés. Autrement dit, sans pollinisateurs, ces communautés mangeraient moins bien (moins varié et moins nutritif) et gagneraient beaucoup moins.

Champs en terrasse au Népal Crédit photo: P.F. Byrne, Bugwood.org


Un déclin aux conséquences sanitaires mondiales

Les scientifiques rappellent que la baisse des populations de pollinisateurs, en particulier des abeilles sauvages, est principalement due à la destruction des habitats naturels, à l’usage intensif de pesticides, au changement climatique et à l’appauvrissement de la biodiversité florale lié aux monocultures. Les abeilles domestiques ne compensent pas suffisamment la disparition des espèces sauvages.

Les effets sont en cascade : moins de pollinisation signifie moins de fruits, de légumes et de noix , et donc donc des régimes alimentaires plus pauvres en nutriments essentiels.

À l’échelle mondiale, plusieurs travaux suggèrent que ces déséquilibres alimentaires pourraient contribuer à une augmentation des maladies liées à la malnutrition et aux carences alimentaires. Certaines estimations indiquent que la diminution de la pollinisation serait déjà associée à environ 500 000 décès prématurés par an dans le monde (Smith et al., 2022), en raison d’une consommation insuffisante de fruits et légumes, favorisant notamment les maladies cardiovasculaires, le diabète et d’autres pathologies chroniques.

Protéger les pollinisateurs, protéger notre alimentation

Certaines régions, comme l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud-Est ou l’Amérique du Sud, sont particulièrement vulnérables à ces évolutions.

Les chercheurs appellent donc à renforcer la protection des pollinisateurs en favorisant des pratiques agricoles plus durables et des habitats propices aux insectes. Des solutions existent déjà: plantation plantes sauvages et de bandes fleuries, diversification des cultures, maintien de jachères, restauration d’habitats naturels et réduction de l’usage des pesticides.

Selon eux, ces mesures pourraient non seulement préserver la biodiversité, mais aussi améliorer les rendements agricoles et la qualité nutritionnelle des régimes alimentaires locaux.

Références

➤ Timberlake, T. P., Sapkota, S., Saville, N. M., Cirtwill, A. R., Baral, S. C., Bhusal, D. R., Devkota, K., Giri, S., Harris-Fry, H. A., Joshi, D., Kortsch, S., Myers, S. S., Roslin, T., Smith, M. R., & Memmott, J. (2026). Pollinators support the nutrition and income of vulnerable communities. Nature. https://doi.org/10.1038/s41586-026-10421-x

➤ Smith, M. R., Mueller, N. D., Springmann, M., Sulser, T. B., Garibaldi, L. A., Gerber, J., Wiebe, K., & Myers, S. S. (2022). Pollinator Deficits, Food Consumption, and Consequences for Human Health: A Modeling Study. Environmental health perspectives, 130(12), 127003. https://doi.org/10.1289/EHP10947

➤ Dickie, G. (2026). Pollinators in peril: scientists reveal the hidden human health costs of the world's disappearing bees. The Guardian, publié en ligne le 10 juin 2026. www.theguardian.com/environment/2026/jun/10/pollinators-in-peril-scientists-reveal-the-hidden-human-health-costs-of-the-worlds-disappearing-bees-aoe

 

🐝 Le déclin des pollinisateurs menace aussi notre alimentation et notre santé. Moins de pollinisateurs, c'est moins de fruits, légumes et nutriments essentiels, avec des impacts déjà mesurés sur les populations les plus vulnérables. www.theguardian.com/environment/...

[image or embed]

— PestInfos (@pestinfos.bsky.social) 10 juin 2026 à 18:35

mercredi 10 juin 2026

Pesticides et cancers infantiles : ce que montrent les études épidémiologiques

La majorité des cancers infantiles ou pédiatriques n'ont pas de cause connue. Une nouvelle synthèse de la littérature scientifique publiée dans l’International Journal of Cancer s’est penchée sur plus de quarante ans de recherches portant sur l’exposition aux pesticides et le risque de cancers chez les enfants. Les chercheurs de l'Université du Nebraska-Lincoln ont analysé 88 études épidémiologiques publiées entre 1980 et 2022 afin de mieux comprendre les liens possibles entre les pesticides et deux des cancers pédiatriques les plus fréquents soit certaines leucémies et tumeurs cérébrales. 

Leur conclusion est prudente mais préoccupante : dans de nombreuses études, une exposition aux pesticides est associée à une augmentation du risque de leucémie ou de tumeur cérébrale chez l’enfant. Ainsi, les enfants vivant dans des régions à forte activité agricole présentent plus fréquemment des leucémies ou des tumeurs cérébrales. Cette association pourrait s’expliquer par l’augmentation des traitements phytosanitaires et par la dispersion des pesticides hors des parcelles cultivées (lors de la dérive aérienne à proximité des résidences). 

L’utilisation d’insecticides à l’intérieur des habitations apparaît également associée à un risque accru de certains cancers infantiles. Les études examinées ont notamment pris en compte les pyréthrinoïdes et les organophosphorés utilisés dans les jardins ou sur les plantes d'intérieur, les traitements anti-puces et anti-tiques appliqués aux les animaux de compagnie, ainsi que certains répulsifs insectifuges contenant du DEET. Toutefois, les données disponibles ne permettent pas toujours d'identifier précisément quelles substances sont à l'origine des risques observés.

L’exposition des parents aux pesticides dans le cadre de leur profession constitue également un sujet de préoccupation. Les études concernent notamment les agriculteurs, les ouvriers agricoles, les éleveurs, les techniciens en gestion parasitaire et les applicateurs professionnels de pesticides. Plusieurs travaux suggèrent qu’une exposition avant la conception ou pendant la grossesse pourrait être associée à un risque accru de leucémies ou de tumeurs cérébrales chez l’enfant.

La revue souligne également l’importance de la génétique. Certains enfants possèdent des variantes génétiques qui modifient leur capacité à détoxifier les substances chimiques. Ces différences pourraient rendre certains individus plus vulnérables aux effets des pesticides, notamment lorsque l'exposition survient au cours des premières années de vie. 

Les auteurs de la revue restent toutefois prudents. Les données disponibles ne permettent pas d’établir un lien de causalité direct pour tous les pesticides. Une difficulté majeure réside dans la mesure précise des expositions. De nombreuses études utilisent des indicateurs indirects, comme la proximité des cultures agricoles ou les déclarations des participants, plutôt que des mesures biologiques individuelles. Les chercheurs pointent également un manque d’études sur l’exposition via l’eau potable contaminée, sur les mélanges de pesticides (effet cocktail) et sur les interactions entre facteurs génétiques et environnementaux. Ils appellent donc à des travaux plus approfondis afin de mieux comprendre les mécanismes en jeu et d'améliorer les stratégies de prévention.

En conclusion, même si toutes les questions ne sont pas résolues, cette importante synthèse renforce l’hypothèse selon laquelle certaines expositions environnementales aux pesticides, en particulier pendant la grossesse et la petite enfance, pourraient contribuer au risque de cancers pédiatriques. Elle met surtout en évidence la nécessité de mieux mesurer les expositions réelles des populations et de poursuivre les recherches afin d’identifier les situations les plus à risque et d’améliorer les stratégies de prévention.

Enfin, il apparait essentiel de limiter l'exposition environnementale aux pesticides en réduisant drastiquement l'utilisation des pesticides aussi bien en agriculture qu'en milieu domestique et résidentiel.  


Références

➤ G. N. VanDeSteeg, A. R. Russum, M. R. Sandbulte, E. G. Rogan, and M. G. Rhoades (2026), Environmental Pesticide Exposure in the Etiology of Pediatric Brain Tumors and Leukemia: A Scoping Review of Epidemiological Studies. International Journal of Cancer (2026): 1–25, https://doi.org/10.1002/ijc.70546.

➤ Ferdinand, Pamela. Pesticide use around homes and farms linked to childhood leukemia, brain tumors. U.S. Right to Know, Publié le 8 juin 2026, [En ligne]. https://usrtk.org/healthwire/pesticide-use-linked-to-childhood-leukemia-brain-tumors/


👉 L'étude en question publiée dans International Journal of Cancer : onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/...

[image or embed]

— PestInfos (@pestinfos.bsky.social) 10 juin 2026 à 16:03

samedi 6 juin 2026

Lutte biologique contre le Cynips du châtaignier : une micro-guêpe contre une autre

À la fin des années 2000, un minuscule insecte venu d’Asie a menacé l’un des arbres les plus emblématiques des forêts et paysages français : le châtaignier (Castanea sativa). Ce micro-hyménoptère, appelé cynips du châtaignier (Dryocosmus kuriphilus, famille Cynipidae), pond ses œufs dans les bourgeons de l’arbre et provoque la formation de galles qui freinent sa croissance et réduisent fortement la production de châtaignes. Les conséquences ont été considérables en foresterie et castanéiculture. Dans certaines régions françaises, les pertes de récolte ont atteint 60 à 80 %, mettant en difficulté les producteurs, mais aussi les apiculteurs dont les ruches dépendent en partie de la floraison des châtaigniers.

 

Crédit photos: Gyorgy Csoka, Hungary Forest Research Institute, Bugwood.org 

Face à cette invasion, les méthodes classiques se sont révélées peu efficaces. Les traitements physiques et chimiques étaient difficiles à mettre en œuvre sur des arbres souvent situés en zones montagneuses et soumises à des contraintes environnementales fortes. Les chercheurs de l’Institut Sophia Agrobiotech d’INRAE à Sophia Antipolis ont alors choisi une autre voie : la lutte biologique par acclimatation.

Le principe est simple en apparence. Puisque le cynips est originaire de Chine, les scientifiques ont recherché dans son aire d’origine un ennemi naturel capable de le contrôler. Leur choix s’est porté sur une autre micro-guêpe, Torymus sinensis (famille Torymidae), un parasitoïde spécialisé qui pond ses œufs dans les larves du cynips. Les larves de Torymus se développent ensuite aux dépens du ravageur, réduisant progressivement ses populations.

https://www.inrae.fr/sites/default/files/styles/large/public/jpg/Torymus%20sinensis_INRAE%20Jean-Claude%20Malausa_75x50mm_96dpi.jpg?itok=Loe00Wt8
Torymus sinensis Photo : © J. C. Malausa – extraite de Lutte biologique contre le Cynips du châtaignier :
succès de l’établissement en France de Torymus sinensis. INRAE. 2026, pp.34. ⟨hal-05634469⟩
 – Licence CC BY-NC-SA 4.0

Les premiers lâchers expérimentaux ont été réalisés en France à partir de 2011. Pendant plusieurs années, les chercheurs ont suivi l’installation de cet auxiliaire, sa dispersion et ses effets sur les populations de cynips. Les résultats ont dépassé les attentes : quelques années après les introductions, les infestations ont fortement diminué et la production de châtaignes a progressivement retrouvé son niveau antérieur.

 Cette réussite ne repose pas uniquement sur une innovation scientifique. Elle est aussi le fruit d’une collaboration étroite entre chercheurs, producteurs, chambres d’agriculture, organismes de surveillance sanitaire, collectivités territoriales et apiculteurs. Ensemble, ils ont coordonné les lâchers de parasitoïdes et assuré un suivi à grande échelle de la situation.

 Une étude récente d’INRAE, destinée à évaluer les impacts sociétaux de la recherche, montre que les bénéfices vont bien au-delà de la simple protection des verger et de la biodiversité forestière. La lutte biologique contre le cynips a contribué au maintien d’activités économiques rurales, à la préservation des paysages de châtaigneraies, au soutien de l’apiculture et à la réduction du recours aux pesticides.

 Cette histoire constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus marquants de lutte biologique réussie en Europe. Elle illustre comment une recherche de long terme, associée à une mobilisation collective des acteurs de terrain, peut fournir des solutions durables face aux invasions biologiques.

 La lutte contre le cynips du châtaignier montre qu'il est possible de gérer certains ravageurs sans recourir massivement aux pesticides. Elle démontre également l'importance des collaborations entre scientifiques et professionnels agricoles pour transformer une découverte scientifique en solution concrète. Enfin, elle rappelle que la protection de la biodiversité peut aussi soutenir l'économie locale et la résilience des territoires ruraux.

L'introduction de Torymus sinensis pour lutter contre le cynips du châtaignier est considérée comme une réussite majeure de la lutte biologique. Comme toute introduction d'une espèce exotique, cette stratégie a néanmoins fait l'objet d'une surveillance attentive. Si quelques effets non ciblés ont été observés (parasitisme occasionnel d'autres cynips et interactions avec des espèces locales), les études montrent que ces impacts restent limités.
Après plus de quinze ans de recul, les bénéfices (forte réduction du ravageur, restauration des châtaigneraies et diminution du recours aux insecticides) sont jugés largement supérieurs aux risques identifiés.


Références

➤ Borowiec, N., Thaon, M., Brancaccio, L., Cailleret, B., Ris, N., Vercken, E. (2018). Early population dynamics in classical biological control: establishment of the exotic parasitoid Torymus sinensis and control of its target pest, the chestnut gall wasp Dryocosmus kuriphilus, in France. Entomol Exp Appl, 166: 367-379. https://doi.org/10.1111/eea.12660

➤ Douchez C., Borowiec N., Multeau C. (2026). Lutte biologique contre le cynips du châtaignier : succès de l’établissement en France de Torymus sinensis. INRAE, pp.34. https://hal.inrae.fr/hal-05634469

➤ INRAE (2026). « L’innovation scientifique, un rempart contre le cynips du châtaignier », actualité publiée le 28 mai 2026. www.inrae.fr/actualites/linnovation-scientifique-rempart-contre-cynips-du-chataignier

L’innovation scientifique, un rempart contre le cynips du châtaignier url.inrae.fr/3Q4U4Ja

[image or embed]

— PestInfos (@pestinfos.bsky.social) 6 juin 2026 à 19:27

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...