Pendant son exil et déportation au bagne de Kanaky - Nouvelle-Calédonie sur l'île des Pins, Louise Michel ne cesse d’observer, d’expérimenter et de réfléchir. Connue pour son engagement révolutionnaire après la Commune de Paris, elle développe aussi une curiosité scientifique singulière au contact de la nature du Pacifique.
Parmi les épisodes les plus surprenants de cette période figure ce qu’elle appelle elle-même une forme de "vaccination des plantes". Fine observatrice du vivant et expérimentatrice, Louise Michel développe ainsi des intuitions naturalistes originales, "mêlant connaissances académiques et formulations sensibles des savoirs" (Fages et al., 2025).
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Louise Michel (1803-1905), institutrice, communarde et anarchiste, à Nouméa vers 1879-1880. Domaine public, via Wikimédia commons |
« La révolution sera la floraison de l'humanité comme l'amour est la floraison du cœur. »
Louise Michel, La Commune. Histoire et souvenirs, Paris, 1898
Le contexte : l’exil en Kanaky - Nouvelle-Calédonie
Déportée en Kanaky - Nouvelle-Calédonie après la répression sanglante de la Commune de Paris en mai 1871, Louise Michel se retrouve dans un environnement totalement nouveau (1873-1880). Loin des institutions politiques et intellectuelles, elle observe la végétation tropicale, les maladies des plantes cultivées et les conditions de vie difficiles des populations locales, les kanaks. C’est dans ce cadre qu’elle commence à expérimenter sur des plantes, notamment des papayers.
Une idée inspirée de la médecine
Louise Michel s’inspire d’un principe médical en plein développement à son époque : la vaccination. Celui-ci s’inscrit à la fois dans des pratiques plus anciennes de protection contre la variole, initiées notamment par Edward Jenner, le père de l'immunologie, à la fin du XVIIIe siècle, et dans les recherches contemporaines de Louis Pasteur, qui, dans les années 1870–1880, contribuent à en poser les bases scientifiques.
Elle transpose cette logique au monde végétal en se basant sur une analogie simple : si un organisme peut être protégé par une forme atténuée de maladie, pourquoi pas une plante ?
Dans ses Mémoires, elle écrit :
« J’aurais voulu réussir sur une vingtaine [d’arbres] avant d’en parler, d’autant plus que même là où tous souffraient pour la liberté, l’empire des préjugés était tel encore qu’on entendait des choses comme ceci : "S’il était vrai que la vaccine puisse s’appliquer à toutes les maladies, la Faculté l’aurait fait ! Êtes-vous docteur, pour vous occuper de ces choses-là ? etc." Comme si on avait à s’informer, quand une route est bonne, si c’est un âne ou un boeuf qui y est entré le premier. Jugez donc, si j’avais parlé d’étendre la vaccine aux végétaux, ce que mes ultra universitaires m’auraient répondu ! Il n’en est pas moins vrai qu’on essaye la vaccine de la rage, de la peste, du choléra telle que je l’avais essayée là-bas et que la sève étant du sang, on peut l’étendre jusqu’aux maladies des végétaux. En fait d’essais, si l’audace est utile, c’est surtout quand elle s’appuie sur l’analogie qui existe entre tout ce qui vit« la sève étant du sang, on peut l’étendre jusqu’aux maladies des végétaux »
« la sève étant du sang, on peut l’étendre jusqu’aux maladies des végétaux » Cette phrase résume son raisonnement: elle considère la sève comme un équivalent du sang, et donc les plantes comme des organismes susceptibles de "réagir" à une infection contrôlée.
L’expérience des papayers
Elle décrit avoir travaillé sur des papayers atteints de "jaunisse" :
« C’étaient quatre papayers que j’avais vaccinés au pied avec de la sève d’autres papayers malades de la jaunisse. »
Son objectif était de provoquer une forme légère de maladie afin de renforcer les plantes. Elle observe ensuite que les plantes traitées ont survécu, et auraient été, selon elle, parmi les seules à résister à l’épidémie de l’année.
« Mes quatre papayers eurent la jaunisse et se rétablirent ; peut-être furent-ils les seuls qui n’en moururent pas cette année-là, surtout les papayers de la presqu’île »
Le terme "jaunisse" est un terme ancien et descriptif, qui renvoie au symptôme principal: le jaunissement des feuilles. Celui-ci peut être causé par une infection virale ou bactérienne, comme le montre cette photo d'une chlorose causée par le phytovirus Papaya ringspot virus (PRSV). À l'époque de Louise Michel, on ne connait pas encore les phytovirus. Crédit photo: Dr. Parthasarathy Seethapathy, Amrita School of Agricultural Sciences, Bugwood.org |
Une démarche empirique entre intuition et science
Cette expérience ne correspond pas à une méthode scientifique moderne de vaccination végétale. Cependant, elle est remarquable pour plusieurs raisons: elle repose sur l’observation directe, tente une expérimentation volontaire et mobilise une analogie entre différents formes du vivant. On peut y voir une forme de pensée précoce sur l’unité biologique du vivant, bien avant les développements de la phytopathologie et de la phytoprotection.
Par son regard attentif sur la nature qui l’entoure en Nouvelle-Calédonie - Kanaky, Louise Michel développe une véritable curiosité pour le monde végétal. Ses observations des plantes malades et ses essais empiriques sur les papayers témoignent d’une volonté de comprendre le vivant et ses équilibres, d'agir sur eux mêmes, dans une approche encore intuitive mais déjà très sensible à l’importance des plantes dans les sociétés humaines.
Sans correspondre à une vaccination au sens scientifique moderne, les expérimentations de Louise Michel témoignent d’une intuition remarquable: l’idée qu’il serait possible de renforcer la résistance des plantes face aux maladies. Cette intuition trouve aujourd’hui un écho partiel dans certaines pratiques de la phytoprotection, qui visent à stimuler les défenses naturelles des plantes, même si les mécanismes en jeu diffèrent profondément de la vaccination animale.
L'observation des insectes tropicaux
Pendant son exil au bagne en Nouvelle-Calédonie - Kanaky, Louise Michel porte une attention constante au monde vivant qui l’entoure. Dans ses Mémoires, elle évoque aussi à plusieurs reprises les insectes qu’elle observe dans cet environnement tropical : "neige grise et tournoyante des sauterelles", "vers de ricin aux allures de bombyx", "gros vers blancs, à cornes", etc..
« Tout pullule dans ces pays chauds ; les insectes y vivent par myriades. »
« [u]ne fois, deux fois par an quelquefois, une neige grise enveloppe la presqu’île, tourbillonnant par flocons; on en a quelquefois plus haut que les chevilles : ce sont les sauterelles »
« j’en ai vu de tout enveloppés comme des cercueils, j’en ai vu de plus ou moins ouverts, sans surprendre si c’est la première étape de la mouche-feuille, la phyllis des naturalistes. Une seule fois j’ai vu la mouche-fleur, je ne crois pas qu’elle ait été encore signalée »
« [l]a troisième année seulement, de notre séjour à la presqu’île Ducos, nous avons vu des papillons blancs ; ces insectes sont-ils triannuels ou est-ce une nouvelle variété créée par la nouvelle nourriture apportée aux insectes par les plantes d’Europe semées à la presqu’île ? On pourra le vérifier »
« Là-bas, chaque plante, chaque arbre a son insecte, son insecte de la couleur de son bois quand il est chenille, de la couleur de ses fleurs quand il est ailé. La chenille de l’herbe porte deux bandes vertes, celle du niaouli est un ver qu’on peut confondre avec la branche qu’il ronge, et il se métamorphose en une sorte de demoiselle, dont les ailes et le corps imitent le bois et les feuilles du niaouli. »
Elle les décrit surtout de manière concrète et sensible, voire poétique, en lien avec son quotidien: certains insectes participent à la dégradation des cultures, d’autres font partie de l’abondance du milieu naturel. Ces observations s’inscrivent dans un regard global sur la nature, où plantes, animaux et humains sont étroitement liés.
Cependant, elle ne développe pas une étude scientifique des insectes : ses remarques restent empiriques et ponctuelles, intégrées à ses réflexions sur le vivant, les conditions de vie des déportés et la nature coloniale de la Nouvelle-Calédonie.
Une sensibilité au vivant partagée avec Élisée Reclus
Au-delà de ses expérimentations sur les plantes, Louise Michel manifeste tout au long de sa vie une forte sensibilité à la souffrance animale. Elle dénonce régulièrement la cruauté exercée envers les animaux, qu’elle considère comme une autre forme d’oppression, en continuité avec les violences sociales et politiques qu’elle combat.
" Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes (...) plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent... "
Louise Michel, Mémoires, Maspéro, Paris, 1976, p.91-92
Cette attention au vivant n’est pas isolée. Elle rejoint, sur plusieurs points, les réflexions d’un autre grand communard : Élisée Reclus (1830-1905). Géographe, penseur anarchiste et souvent considéré comme un précurseur de l’écologie politique moderne, Reclus défend l’idée d’une profonde interdépendance entre les sociétés humaines et la nature. Il critique lui aussi les violences faites aux animaux et à l’environnement, qu’il relie aux systèmes de domination.
Chez Louise Michel comme chez Élisée Reclus, on retrouve ainsi une même intuition : la libération humaine ne peut être pensée indépendamment du respect du vivant dans son ensemble.
Réflexion sur le colonialisme et l’impérialisme
En lien avec son engagement féministe et anarchiste, Louise Michel s’intéresse à la culture kanak, notamment à leur ethnologie, ainsi qu’à leurs légendes et coutumes. Figure pionnière de l’anticolonialisme, elle exprime une certaine solidarité envers ce peuple et établit un parallèle entre leur lutte contre la colonisation et celle des Communards, voyant dans ces combats une même résistance à l’oppression.
Lors de la révolte kanak de 1878, alors que la majorité des déportés soutient la répression coloniale, Louise Michel adopte une position opposée. elle se place symboliquement du côté des insurgés « de tous les pays » et leur fait don de l’écharpe rouge, emblème révolutionnaire.
Si elle critique les violences coloniales et adopte une position relativement empathique, son regard reste parfois marqué par les limites et les représentations de son époque.
Références
➤ Mémoires de Louise Michel. Écrits par elle-même. F. Roy, libraire-éditeur, Paris, 1886. À lire en ligne sur Wikisource https://fr.wikisource.org/wiki/M%C3%A9moires_de_Louise_Michel
➤ Légendes et chants de gestes canaques. Avec dessins et vocabulaires par Louise Michel. Kéva et Cie, éditeurs, Paris, 1885. À lire en ligne sur Wikisource https://fr.wikisource.org/wiki/Légendes_et_chants_de_gestes_canaques
➤ Volny Fages, Jérôme Lamy, Florian Mathieu. Louise Michel et les savoirs de l'exil. Les traversées socio-épistémiques de la « Minerve populaire » au bagne de Nouvelle-Calédonie. French Historical Studies, 2025, 48 (2), pp.277-305. https://hal.science/hal-05268753v1

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